Lettre d’Afrique
Juillet.
Puisqu’un simple particulier est passible des tribunaux pour le délit de fausse nouvelle, pourquoi n’en serait-il pas autant des chefs de corps et des agences officielles ?
La mesure que je réclame semble d’ailleurs bien près d’être appliquée aux chefs de corps, et les dépêches fantasmagoriques du colonel Brunetière ont décidé, dit-on, le gouvernement à lui offrir le repos.
Une collection complète de ces dépêches, avec un petit supplément contenant celles des agences autorisées, constituerait un charmant recueil qui pourrait servir à éclairer les masses sur les blagues de l’autorité.
C’est que les Hauts Plateaux se trouvent loin de Paris ; la vérification des faits n’est point facile ; le peuple français est crédule, et il est si amusant de le mystifier, surtout quand cette mystification peut vous faire passer pour un grand homme de guerre. Pour être juste, j’ajouterai que l’autorité militaire supérieure d’Alger, émue des gasconnades trop évidentes de certains chefs, a gardé précieusement leurs communications destinées à la publicité.
Quant à la bande de Bou-Amama, elle est quelque part, assurément. Mais où ? Bien malin qui le dirait ; ou, sinon bien malin, du moins bien menteur. Ce n’est pas l’expédition des trois généraux sur les Hauts Plateaux qui servira à déterminer au juste la position de l’ennemi.
J’ai suivi en curieux cette expédition. Bien m’en a pris. Songez donc ! J’ai bu, dans le désert, de l’absinthe à la glace par une température de 54 degrés à l’ombre.
Partis le matin de Saïda, par un train spécial, on a gagné le plus vite possible le point extrême de la ligne : Oued-Falled, où l’on devait déjeuner.
Une question grave préoccupait tout le monde : la glace, partie d’Oran la veille, supporterait-elle l’effroyable chaleur de la route ? Les uns disaient : oui. Les autres disaient : non. Et pourtant, il fallait que les généraux prissent à Oued-Falled de l’absinthe à la glace. — Ils la prirent — hip, hip, hurrah ! Cette victoire sur la nature fut considérée comme assez belle pour compenser toutes celles de Bou-Amama ; et une claire gaieté fit sourire les visages. On mit la table dans une cabane en planches.
Les invités de ce déjeuner militaire inoffensif étaient l’aimable préfet d’Oran, dont l’élégante calvitie fait penser aux nuits du boulevard. C’est un homme d’humeur aimable, qui porte avec une grâce parisienne la petite veste de garçon de café et la casquette de garde champêtre dont sont affublés ces hauts fonctionnaires. Deux sous-préfets le suivaient qui semblaient, près de lui, des laquais. À ces puissants s’étaient joints l’ingénieur en chef, directeur de la Compagnie franco-algérienne, un homme archi-digne, à saluts interminables, et le chef de l’exploitation, dont la simplicité contraste avec la haute allure de son supérieur.
Déjà l’on prenait place, quand on vit un employé de la ligne qui, quelques pas plus loin, considérait la terre attentivement. Que faisait-il ? Avait-il découvert une piste ? La marque d’un pied ? Ou quelque autre trace ? On se précipite !!!
L’homme alors montre un petit trou au fond duquel brillaient les yeux ardents d’un reptile. L’émotion fut grande. L’un proposait de reprendre le train ; l’autre voulait qu’on murât la bête dans sa demeure ; celui-ci s’informait si l’on possédait les remèdes nécessaires en cas de morsure ; celui-là voulait livrer bataille. Les généraux ne faiblirent pas. L’homme qui avait le premier aperçu l’ennemi prit une simple baguette à fusil, l’enfonça violemment dans le trou, et pendant que la vipère, traversée, se tordait autour du fer, on la déterra avec une pelle.
Ce trophée, le seul remporté dans cette journée mémorable, fut conservé.
Dès le déjeuner fini (tout à la glace), on remonta dans le train et l’on revint à Saïda. Et voilà ce qu’on appelle la grande reconnaissance du général Saussier sur les Hauts Plateaux.
Puisque je parle du général Saussier, je vais vous confier le fond de ma pensée à son sujet ; mais là, le fond : c’est qu’il nous a tous mystifiés, et fort habilement, ma foi ; oui, tous, vous comme moi, Paris comme Alger, tous les journaux, tous les reporters, tous les sénateurs, et les députés eux-mêmes, avec sa fameuse expédition de Figuig.
Je vais plus loin : j’offre de parier ce qu’on voudra, avec n’importe qui, que Figuig n’est pas l’objectif réel du général ! J’ai, pour affirmer cela, plusieurs raisons. D’abord, des raisons personnelles que je ne puis dévoiler à cause de ma situation, puis des raisons de sens commun que tout le monde peut apprécier.
1° Qu’est-ce qu’une expédition peut avoir de sérieux quand elle est annoncée trois mois d’avance, et que l’ennemi peut prendre toutes ses dispositions pour résister ? On prétend qu’on dirige cette entreprise contre Si-Sliman, et on laisse à ce chef, qui peut réunir vingt-cinq mille cavaliers, le temps de combiner toutes ses mesures pour défendre une place réputée imprenable.
2° Savez-vous combien il faudrait de monde pour cerner Figuig ?
Au minimum, trente mille hommes, cette oasis ayant trente-huit kilomètres de circonférence. De plus, personne n’ignore que les abords sont minés jusqu’à des distances considérables, et que le plus grand moyen de défense des habitants est dans les sapes. Attaquer Figuig serait une folie, en raison du peu d’avantages qu’on en retirerait.
— Alors, direz-vous, que va-t-on faire ?
— Je l’ignore ; mais j’affirme ceci : Figuig est un prétexte destiné à masquer l’intention vraie du général et à tâter les dispositions de l’Europe dans le cas où quelque chose se ferait vers le Maroc. Vous allez crier : « Le Maroc ! Que dirait l’Espagne ? » Elle ne dirait rien, croyez-le, et l’empereur du Maroc non plus. L’Espagne n’est pas tant notre ennemie qu’on le croit (je parle de son gouvernement), et une bonne compensation ferait fort bien son affaire.
Quant à Figuig, c’est un nom jeté à l’opinion publique, qui finissait par se fâcher. Que ferait-elle si elle savait tout, cette complaisante opinion publique ? Et il y a une chose admirable, c’est que les journaux indiquent les mouvements futurs des corps expéditionnaires d’après les indiscrétions de certains chefs qui se tiennent les côtes quand ils sont seuls. Ils ne se cachent même pas beaucoup pour raconter de quelle façon ils ont mystifié les correspondants de quelques grands journaux.
Quant aux corps expéditionnaires, il faudra du temps pour les constituer si les soldats continuent à mourir avec la même facilité que depuis un mois. Les régiments fondent. Dans certains hôpitaux, il meurt cinquante hommes par jour. Le typhus extermine les colonnes qui se trouvent en ce moment sur les Hauts Plateaux ; et les renforts envoyés incessamment ne servent qu’à rétablir les effectifs.
Cette situation, d’ailleurs, est soigneusement cachée par l’autorité militaire.
Pendant ce temps, M. Albert Grévy se fait donner, par un de ses employés, un certificat attestant que M. le général Saussier est son meilleur ami. C’est peu flatteur pour le général.
Nous sommes, du reste, assez tranquilles, et vous parlez beaucoup plus de nos dangers que nous n’en parlons nous-mêmes.
À force de répéter aux Arabes que nous mourons de peur et qu’ils nous extermineront après le Ramadan, ils finissent vraiment par le croire ; et la presse française fait en ce moment plus de propagande contre nous que les plus violents marabouts.
Méfiez-vous, croyez-moi, de toutes les dépêches provenant d’ici. Vos correspondants se donnent de l’importance en donnant aux faits de la gravité. C’est leur métier.
Les officiers se donnent de la gloire et du galon par le même procédé. C’est leur rôle. Vous-mêmes ne dédaignez pas les nouvelles à sensation, fussent-elles légèrement erronées.
Méfions-nous de l’exagération. Ceci seul est absolument vrai : que nous avons le plus médiocre et le plus incapable des gouverneurs ; que ses ennemis naturels, messieurs de l’armée, n’ont pas été fâchés peut-être de le battre en brèche en laissant s’organiser, dans le Sud, une petite insurrection qu’ils comptaient bien arrêter à l’aise, mais qu’ils n’ont point su réprimer, étant tout aussi incapables dans leur genre que M. Grévy dans le sien.
Voilà tout ce que le monde pense ici, ce que tout le monde répète.
Il ne peut point songer à changer cela ; contentons-nous de ne pas croire aux nouvelles des uns et des autres. Nous sommes fort sceptiques ici, étant payés pour l’être. Conseillez donc aux Parisiens de le devenir un peu.
Quant à ces dangers à courir après le Ramadan, c’est possible. Tenons-nous donc sur nos gardes et ne répétons pas tant à l’Arabe que nous avons peur de lui.
un colon.