Guy de Maupassant : En carême. Texte publié dans Le Gaulois du 21 février 1883. Il sera ensuite repris dans le chapitre En Bretagne du recueil Au soleil.
Mis en ligne le 25 avril 2020.

Dialogues initiés par : tiret - guillemet

En carême

J’allais au hasard par les rues, heureux de sentir le soleil revenu, n’ayant rien à faire, ne pensant à rien, ne vivant que pour respirer ces premiers souffles tièdes du printemps prochain.
Une église se trouva sur ma route, des femmes entraient dedans, de ce petit pas discret qu’elles ont pour aller à leurs dévotions, un petit pas qui vous invite à suivre, bien qu’il soit humble et comme il faut.
Je ne voudrais rien dire de malséant, mais j’adore les femmes à l’église. Elles sont là chez elles plus que partout ; elles donnent quelque chose de tendre et de doux au grand édifice solennel. On peut s’asseoir derrière elles, sentir dévotement le parfum de leur linge, regarder leur adorable ploiement de cou quand elles prient. Elles jettent parfois un coup d’œil en arrière en se rasseyant, pour voir peut-être qui est là, si près, dans leur dos. Alors on attend avec impatience un nouveau coup de la clochette. Se retournera-t-elle encore en s’agenouillant ?...

*

Un prêtre était en chaire et prêchait. Je me rappelai que nous traversions le Carême. Une foule emplissait les trois nefs : l’orateur était assurément apprécié.
Il parlait de l’Enfer, commentant le fameux sermon du père Bridaine :
— Et savez-vous ce que c’est que l’Enfer ? C’est une pendule dont le balancier dit et redit sans cesse ces deux mots seulement dans le silence des tombeaux : « Toujours, jamais ; jamais, toujours. » Et pendant ces effroyables révolutions, la voix d’un réprouvé s’écrie : « Quelle heure est-il ? » Et la voix d’un autre misérable lui répond : « L’Éternité ».
J’oubliai mes voisines et me mis à rêver sur cette phrase qu’on nous apprend à admirer dans nos classes.
L’Éternité est une pendule ! Une pendule ! Qu’on se la figure donc, cette pendule ! Pourquoi rire alors quand M. Prudhomme s’écrie :
— Ce sabre est le plus beau jour de ma vie !
L’Éternité est une pendule ! Image étrange et faite pour rendre fous les esprits précis ! Et une pendule dont le balancier parle ! Et les réprouvés, tordus dans la flamme éternelle, ont le désir de savoir l’heure !
Voilà donc ce qu’a trouvé le grand orateur sacré pour nous terroriser, pour nous dépeindre l’horreur du « toujours », pour nous jeter à l’âme l’épouvante des supplices éternels !
Comme je préfère les poètes rêvant l’enfer, imaginant des tortures effrayantes et sans fin ! Et je songeais à tous ceux dont on nous a raconté les souffrances ; à Sisyphe, à Ixion, à Prométhée, à Tantale, le plus misérable de tous, car le désir dévorant et inapaisé est plus cruel que le feu, que la roue, que le bec des vautours ou que le plomb fondu.
Je songeai aux damnés de Virgile et à ceux du sombre Dante, à tous les raffinements imaginés par tous les inventeurs de supplices ; et la phrase du père Bridaine me faisait l’effet d’une gaie parodie d’Offenbach, d’un couplet d’Orphée aux Enfers à côté d’un chant d’Alighieri.
Et pourtant nous citons comme un modèle d’éloquence cette pendule dont le balancier dit : « Toujours, jamais ! » pendant qu’un damné s’informe de l’heure et qu’un autre lui répond : « L’Éternité » comme il dirait : « Midi quarante ».

*

Et le souvenir me revint d’un poème breton sur l’Enfer, qui m’a fait passer des frissons dans les veines. Mais les circonstances où je l’entendais étaient peut-être pour beaucoup dans mon émotion.
Je voyageais seul, à pied, dans le Finistère ; j’arrivais à la pointe du Raz, cette fin du vieux monde, ce bout de l’Europe.
La côte nue, battue du vent, semblait pleurer, et la mer, toujours furieuse en ce lieu où se rencontrent et luttent deux océans, la Manche et l’Atlantique, secouait ses écumes comme des chevelures blanches.
Soudain une baie démesurée m’apparut qui terminait une vallée déserte et sinistre avec un long étang dans le fond. C’était la baie des Trépassés, où viennent échouer tous les noyés de ces parages funestes aux matelots. Cela semblait bien une antichambre du séjour infernal. Le sable jaune, triste et plat, s’étendait jusqu’à une énorme pointe de granit où les flots acharnés se brisent, c’est la dernière limite du continent.
Et je gravis ce cap. Et, sur les sommets du roc, sur les pentes glissantes, par un sentier suspendu, je parvins jusqu’à son extrémité pour voir une crevasse noire où s’engouffre et tournoie, et gronde, et bondit la vague. On appelle aussi ce trou « l’Enfer ».
Bien qu’à cent mètres au-dessus de la mer, je recevais des crachats d’écume ; et, penché sur l’abîme, je contemplais cette fureur de l’eau qui semblait soulevée par une rage inconnue.
C’était bien un enfer, qu’aucun poète n’avait décrit. Et une épouvante vous étreignait à la pensée d’hommes précipités là-dedans, roulés, tournés, plongeant dans cette tempête entre quatre murailles de pierres, jetés sur les parois de la montagne, repris par le flot, engloutis, reparaissant, bouillonnant pêle-mêle dans des vagues monstrueuses.
Peut-on concevoir un supplice plus affreux que celui d’un être humain qui se noierait pendant l’éternité ?
Et je me remis en route, hanté de ces images et battu par un grand vent qui fouettait le cap solitaire.
Au bout de vingt minutes, j’atteignis un petit village. Un vieux prêtre, qui lisait son bréviaire à l’abri d’un mur de pierres, me salua. Je lui demandai où je pourrais coucher ; il m’offrit l’hospitalité.
Une heure plus tard, assis tous deux devant sa porte, nous parlions de ce pays désolé qui saisit l’âme, quand un petit Breton, un enfant, passa devant nous, nu-pieds, secouant au vent ses longs cheveux blonds.
Le curé l’appela dans sa langue maternelle, et le gamin s’en vint, devenu timide tout à coup, les yeux baissés et les mains inertes.
— Il va vous réciter son cantique, me dit le prêtre ; c’est un gaillard doué d’une grande mémoire et dont j’espère tirer quelque chose.
Et l’enfant se mit à bredouiller des paroles inconnues, sur ce ton geignant des petites filles qui répètent leur fable. Il allait sans point ni virgule, déroulant ces syllabes comme si le morceau tout entier n’eût formé qu’un mot, s’arrêtant une seconde pour respirer, puis reprenant son chuchotement précipité.
Tout à coup il se tut. C’était fini. Le curé lui caressa la joue d’une petite tape.
— C’est bien, va-t’en.
Et le polisson se sauva. Alors mon hôte ajouta :
— Il vient de vous dire un vieux cantique de ce pays-ci !
Je répondis :
— Un vieux cantique ? Est-il connu ?
— Oh ! pas du tout. Je vais vous le traduire, si vous voulez.
Alors le vieillard, d’une voix forte, s’animant comme s’il eût prêché, levant le bras d’un geste menaçant et enflant les mots, déclama ce naïf et superbe cantique dont j’ai voulu écrire les paroles sous sa dictée.

*

« L’Enfer ! l’enfer ! Savez-vous ce que c’est, pécheurs ?

« C’est une fournaise où rugit la flamme, une fournaise près de laquelle le feu d’une forge refermée, le feu qui a rougi les dalles d’un four, n’est que fumée !

« Là jamais on n’aperçoit de la lumière ! Le feu brûle comme la fièvre sans qu’on le voie ! Là jamais n’entre l’espérance, car la colère de Dieu a scellé la porte !

« Du feu sur vos têtes, du feu autour de vous ! Vous avez faim ? — Mangez du feu ! — Vous avez soif ? — Buvez à cette rivière de soufre et de fer fondu !

« Vous pleurerez pendant l’éternité ; vos pleurs feront une mer ; et cette mer ne sera pas une goutte d’eau pour l’enfer ! Vos larmes entretiendront les flammes, loin de les éteindre ; et vous entendrez la moelle bouillir dans vos os.

« Et puis on coupera vos têtes de dessus vos épaules, et pourtant vous vivrez ! Les démons se les jetteront l’un à l’autre, et pourtant vous vivrez ! Ils rôtiront votre chair sur les brasiers ; vous sentirez votre chair devenir du charbon ; et pourtant vous vivrez.

« Et là, il y aura encore d’autres douleurs. Vous entendrez des reproches, des malédictions et des blasphèmes.

« Le père dira à son fils : “ Sois maudit, fils de ma chair, car c’est pour toi que j’ai voulu amasser des biens par la rapine ! ”

« Et le fils répondra : “ Maudit, maudit sois-tu, mon père ; car c’est toi qui m’as donné mon orgueil et qui m’as conduit ici. ”

« Et la fille dira à sa mère : “ Mille malheurs à vous, ma mère, mille malheurs à vous, caverne d’impuretés, car vous m’avez laissée libre, et j’ai quitté Dieu ! ”

« Et la mère ne reconnaîtra plus ses enfants ; et elle répondra : “ Malédiction sur mes filles et sur mes fils, malédiction sur les fils de mes filles et sur les filles de mes fils ! ”

« Et ces cris retentiront pendant l’Éternité. Et ces souffrances seront toujours. Et ce feu !... ce feu !... c’est la colère de Dieu qui l’a allumé, ce feu !... il brûlera toujours sans languir, sans fumer, sans pénétrer moins profondément vos os.

« L’Éternité !... Malheur !... Ne jamais cesser de mourir, ne jamais cesser de se noyer dans un océan de souffrances !

« Ô jamais ! tu es un mot plus grand que la mer ! Ô jamais ! tu es plein de cris, de larmes et de rage. Jamais ! Oh ! tu es rigoureux. Oh ! tu fais peur ! »


Et quand le prêtre eut terminé, il me dit :
— N’est-ce pas que c’est terrible ?
Là-bas nous entendions la vague infatigable s’acharnant sur la sinistre falaise. Je revoyais ce trou plein d’écume furieuse, la grande baie des Trépassés, lugubre et vide, vrai séjour de la mort ; et quelque chose de l’effroi mystique qui fait trembler les dévots repentants pesait sur mon cœur.
Et je trouve plus beau et plus puissant ce vieux cantique populaire que la célèbre phrase du prédicateur illustre : « L’éternité est une pendule... »
21 février 1883