Guy de Maupassant : Un beau discours. Texte publié dans le supplément littéraire du Figaro du 12 septembre 1925. Le Figaro introduit le texte ainsi :

« Nous avons la bonne fortune d’offrir à nos lecteurs cet article inédit de Guy de Maupassant que l’illustre auteur de Bel-Ami et de Notre cœur avait adressé sous forme de lettre à Mme Juliette Adam. Celle-ci, avec une grande bienveillance, nous autorise à publier ce précieux document. Nous tenons à lui en exprimer toute notre gratitude. L’on verra en lisant ces pages d’allègre satire que Guy de Maupassant ne ménage point les pointes et les vivacités à l’Académie française. Mais l’Académie est depuis trop longtemps habituée à cette sorte d’attaque pour en prendre le moindre ombrage, et Camille Doucet, qui était la finesse et la malice mêmes, eut été le premier à en sourire. »

Mis en ligne le 28 avril 2020.

Un beau discours

Oh ! le beau discours académique !
Je veux parler de celui prononcé par M. Camille Doucet à la séance publique annuelle où l’Académie couronne ses lauréats.
Les lauréats ?... nous n’en dirons pas grand-chose.
Cette bonne vieille Académie éprouve donc encore, comme ça, tous les ans, au renouveau, le désir de folichonner un peu avec quelques jouvenceaux. Elle met ses plus beaux atours et descend au coin de son quai, là-bas, devant son antique maison coiffée d’un dôme. Elle guette, la vieille ! Son œil se rallume ; elle a fardé sa peau ridée et ajusté un plus beau râtelier. Alors, dès qu’elle voit passer quelque garçon d’une vingtaine d’ans, avec des cheveux longs et les yeux au ciel, elle murmure : « Psitt, psitt, écoutez donc, jeune homme ! » Il se retourne, étonné d’abord devant cette vieille effrontée, puis il s’approche un peu timide, un peu honteux, un peu troublé peut-être. Songez donc ! Quand une vieille dame si respectée vous fait des agaceries, on peut bien être troublé. Et puis, on est pauvre de gloire, pauvre d’argent, pauvre d’amours. On prend ce qu’on trouve, enfin.
Alors, quand elle en a décidé quelques-uns, elle les réunit et leur dit : « Nous allons jouer aux petits jeux innocents. Les vainqueurs auront un gros baiser, un cadeau et une faveur ! Je ne ferai pas de jaloux, je partagerai bien toutes mes faveurs. »
Et elle les partage, allez. Il n’y en a pas une qui ne soit coupée en dix.
Quant aux petits jeux innocents, ils s’appellent les Concours académiques. Voici en quoi cela consiste. Elle propose d’abord une devinette qu’on doit résoudre en vers. Oh ! ce n’est pas facile.
Le mot de la devinette change chaque fois. Tantôt c’est Livingstone, Marlborough, Mathieu Lansberg, M. Soleillet, Barodet, l’année prochaine ce sera le colonel Flatters ou bien Bou-Amama. Cette année, c’était Lamartine.
Alors les jeunes gens s’en vont chez eux, et ils bûchent ! mais là ils bûchent !!! Ce printemps, ils étaient cent soixante-dix-huit à travailler Lamartine.
Oh ! mes pauvres enfants !!
Eh bien, ils n’ont pas réussi. La rime, sans doute, était trop difficile. Tine. Cherchons. Il y a bien Léontine ? mais c’est risqué. Tartine ? non, impossible. Églantine ? Ah ! parfait, excellent ! Bénédictine ? Bigre, difficile à placer ; rétine ? heu ! Essayons.
... Et tu sais exprimer
Jusqu’aux songes divins qui frappent ta rétine,
Ô poète d’Elvire ! Ô cygne ! Ô Lamartine !
Oui, ça va !
Eh bien, malgré ça, ils n’ont pas réussi ! Il n’y en a pas un qui ait obtenu un dixième de faveur de la vieille dame. Mais aussi, en quels termes excellents M. Camille Doucet l’a déploré !

« L’éloge du chantre d’Elvire et de Jocelyn, du poète des Méditations et des Harmonies, allait donc enfin retentir ici, sous ces voûtes étonnées de ne pas l’avoir encore entendu ! C’était une dette de l’Académie que l’Académie demandait qu’on payât pour elle.

« Ce qui est différé ne sera pas perdu. Dans deux ans, en 1883, le même sujet, remis au concours, aura été traité de nouveau et, en permettant cette fois qu’un prix soit justement décerné, le succès répondra, je l’espère, à notre persévérant appel. »

*

Le second petit jeu consistait à dire quelque chose, n’importe quoi, sur la condition des femmes. Personne encore n’a bien parlé !
Si, pardon, un monsieur a frisé la faveur, mais il ne l’a pas eue... « Ses intentions étaient bonnes, mais ses moyens dangereux. » Bigre !... (c’est M. Camille Doucet qui parle). Il continue : « Pour améliorer la condition des femmes, il ne faut pas commencer par en faire des hommes ! » — Non ! non ! — « Il ne faut pas leur enlever le premier mérite qui toujours sera leur charme, leur bonheur et leur droit, le mérite d’être des femmes. »
Non, je vous en prie, ne leur enlevez pas ce mérite-là !
Mais comme M. Camille Doucet sait galamment dorer la pilule ! Il ajoute : « Par ses qualités comme par ses défauts, ce livre était de ceux qui ne passent pas inaperçus : il a eu cet avantage et cet inconvénient. Le prix n’a pu être donné, mais personne ne l’a obtenu ! » Est-ce délicat, parfait, mesuré !
Après ça, on a donné un gâteau à Mlle Clarisse Bader qui burine depuis près de vingt ans ! un immense travail d’information spéciale sur la femme dans l’Inde antique, la femme biblique, la femme grecque, la femme romaine, la femme à papa et la fam-ine en Algérie.
Ensuite, on a couronné un petit jeune homme, M. Chéruel, qui travaille depuis cinquante ans à son grand et savant ouvrage sur l’histoire de France pendant la minorité de Louis XIV.
Ah ! ah ! Deux tiers de faveur à M. René Herviler qui a réhabilité Conrart, déshonoré par Boileau dans son fameux vers :
Imita de Conrart le silence prudent.
Voilà donc enfin justice rendue à Conrart ! Que dis-je ? M. Camille Doucet affirme même que Conrart est rendu, du même coup, à la postérité qui l’oubliait ! Merci, mon Dieu, merci pour Conrart !

*

Oh ! mon doux Seigneur, que c’est bien dit ! Quoi ? — Ce qui suit. — Écoutez :
« À l’honneur de l’armée française, le prix Thérouanne a été enlevé d’assaut, cette année, par trois jeunes commandants qui, maniant la plume aussi bien que l’épée, consacrent à des travaux d’histoire les heures inoccupées de leurs intelligents loisirs. » !!! Quelle grâce ! Quelle finesse ! Quel esprit ! Quel à-propos... « enlevé d’assaut !!... » « Trois jeunes commandants... » et ceci : « qui maniant la plume aussi bien que l’épée !!!... » Ah !
Oh ! le beau, le beau discours académique ! Oh ! Ah ! j’allais passer ceci : « Ce long récit d’une vie glorieuse et sans tache, utile toujours et respectée, forme un livre plein d’intérêt qui, portant au bien par des nobles enseignements, devrait être placé au fond de toutes les gibernes, à côté de ce bâton de maréchal plus ou moins imaginaire, qu’on promet aussi à tous les soldats, comme l’immortalité à tous les académiciens. »
Il l’aura, il l’aura, l’immortalité, M. Camille Doucet ! Quand on fait des phrases comme ça, si bien troussées, si bien emberlificotées, on a toujours l’immortalité !

*

Après cela, la vieille Dame s’occupe un peu de la veuve et de l’orphelin, et elle distribue quelques menues récompenses.
Puis, elle fait des mamours et des caresses à deux messieurs qui lui ont offert un petit volume tout à fait galant sur la Science pénitentiaire au Congrès de Stockholm.
Alors commence un long défilé des favoris. Ils ont commenté tout le monde, les Grecs, les Latins, les Anglais, les Indiens, les Cambodgiens, les Cochinchinois, tous les petits grands hommes ou les grands grands hommes inconnus ou connus. Ils ont déniché des talents inaperçus, des vertus ignorées, des diplomates morts sans gloire et qu’ils réhabilitent, comme Conrart.
Faut-il que l’Académie aime les grands hommes pour récompenser tant que ça leurs commentateurs, rien que leurs commentateurs !
Puis le bouquet ! — écoutez M. Camille Doucet : « Un dernier prix de cinq cents francs est attribué enfin à un petit volume publié par M. de Gramont, sous ce titre : Les vers français et leur prosodie. Ce n’est pas précisément un ouvrage de philologie, et, si l’auteur a fait quelques emprunts curieux à notre ancienne littérature poétique, moins préoccupé du passé que du présent et de l’avenir, il s’est attaché surtout à donner aux jeunes poètes nés et à naître des conseils d’une utilité contestable, mais si sages, si sensés et d’une si honnête intention, qu’il a paru juste de lui en tenir compte et de l’en récompenser dans les limites du possible. » — Bravo ! bravo ! bravo ! Ce livre ne sert à rien, ce qu’il y a dedans ne sera jamais utile à personne. Mais il est sage, sensé : avec lui on apprendra à faire des vers sages, sensés, et d’une honnête intention, mais qui ne seront pas bons. Bravo ! bravo ! Mais j’y songe. Pourquoi l’auteur, qui donne des conseils si raisonnables, n’a-t-il pas lui-même pioché Lamartine en appliquant ses préceptes ? Il aurait eu une bien plus grosse faveur.
Il est modeste sans doute !
Voici du nanan.

« Écrit par un Français, celui-là, par un bon Français, qui, au mérite d’être un magistrat éminent, joint celui d’avoir, en prose et en vers, une plume élégante et facile, un autre livre qui n’est pas de Mistral, mais qui en a l’air, s’est présenté à nous bravement sous ce titre : Mireille, poème provençal de Frédéric Mistral, traduit en vers par É. Rigaud, premier président de la Cour d’Aix. »

Dieu ! qu’en termes galants ces choses-là sont dites !!...
Seulement, voilà le malheur ! Est-ce une traduction ou n’est-ce pas une traduction ? C’est une traduction si l’on veut, ça n’en est pas une si on ne veut pas !
Si c’est une traduction, impossible de la couronner parce que M. Mistral n’est pas mort. Il faudrait tuer M. Mistral. Alors on verrait.
Mais M. le Premier s’écrie : « Ce n’est pas une traduction. L’idée est bien de M. Mistral ; mais les vers français sont de moi. — Est-ce pas vrai ? » M. Camille Doucet lui répond avec une ingénieuse ironie : « Si excellente que fût la traduction de M. le président Rigaud, nous ne pouvions vraiment y voir une œuvre personnelle, et nous avons dû l’écarter encore avec chagrin, mais avec respect, en rendant hommage au mérite des vers, au talent du poète et à la dignité du magistrat qu’on ne saurait trop louer de consacrer ses loisirs au culte des lettres, loin que nous reprochions, comme il le dit avec tant de grâce dans a préface, cette diversion innocente à l’austérité de ses fonctions. »
M. Camille Doucet a toujours raison, Monsieur le premier président ; et il sait dire, il vous sait tourner ces choses-là comme personne ! Voyez comme il rend hommage à la dignité du magistrat ! Quand Thémis ira batifoler dans les bosquets de la Poésie, il faut qu’elle cueille elle-même des fruits, Monsieur le Premier, et qu’elle ne les ramasse pas !

*

Mais voici du nouveau. Que dit M. Camille Doucet ???

« Nous aurions aimé, enfin, à pouvoir couronner un très savant et très intéressant ouvrage de M. Egger, intitulé Histoire du livre depuis ses origines jusqu’à nos jours. M. Egger s’est refusé lui-même à ce témoignage d’estime de ses confrères. Membre de l’Institut et professeur à la Faculté des lettres de Paris, il est de ceux qui donnent des prix ; il n’est pas de ceux qui en reçoivent. »

Ah ! M. Egger est de ceux qui donnent des prix et non de ceux qui en reçoivent. Eh bien, il a raison M. Egger ! Cela est juste et digne et mérite l’estime ! Lui, le vieux savant illustre et respecté, il ne veut pas s’asseoir sur le banc des écoliers. M. Egger a raison. Passez sa part à son collègue M. Chéruel.

*

Enfin — : « Pour répartir entre douze ouvrages couronnés les seize mille francs qui forment le montant total du prix Montyron, il a fallu diminuer d’autant la somme d’argent que chacun pouvait espérer ; la somme d’honneur reste entière. Aucun de nos lauréats ne songera donc à se plaindre ! »
Non, ils ne se plaignent pas. Mais comme leurs nez s’allongent ! Cela ne se met pas dans la poche une somme d’honneur ! Décidément, la Vieille Dame partage beaucoup de ses faveurs.
Mais elle a son chérubin qu’elle garde pour le dernier. Oh ! c’est une vieille passion malheureuse, un vieux caprice : il n’est plus jeune, le chérubin, et il fait des risettes avec des fausses dents auxquelles répondent les sourires du râtelier de la Vieille Dame. M. Camille Doucet lui-même ôte sa calotte. « Presque célèbre au début de sa carrière, il y a plus de quarante ans de cela, M. Élie Berthet, parvenu maintenant à l’âge du repos, ne se repose pas, fidèle jusqu’au bout à l’honnête travail qui, dans l’estime de tous, trouve sa meilleure récompense. »
Voilà ce qui s’appelle « encourager le talent et les débutants. »

*

Je ne sais si tous les ouvrages couronnés iront à la postérité, mais assurément le discours de M. le Secrétaire perpétuel y parviendra. Il est déjà tard pour en parler ; mais je ne l’avais pas lu plus tôt ; et il m’a tellement frappé que, l’ayant, par hasard, trouvé, je n’ai pu me taire absolument. Et puis ces choses-là ne vieillissent pas. Est-ce qu’on ne parle plus encore d’un autre morceau d’éloquence académique, un certain « Discours sur le style » composé jadis par un nommé M. de Buffon, qui fut, dans son temps, membre de l’Académie française, comme M. Camille Doucet l’est aujourd’hui ?