Guy de Maupassant : Les femmes et l’esprit en France. Texte publié dans La Revue bleue du 21 janvier 1888.
Mis en ligne le 26 avril 2020.

Dialogues initiés par : tiret - guillemet

Les femmes et l’esprit en France

Je déjeunai au bout d’une longue table dans l’Hôtel du Bailli de Suffren et je continuais à lire mes lettres et mes journaux quand je fus distrait par les propos bruyants d’une demi-douzaine d’hommes assis à l’autre extrémité.
C’étaient des commis voyageurs.
Ils parlèrent de tout avec conviction, avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement la sensation de ce qu’est l’âme française, c’est-à-dire la moyenne de l’intelligence, de la raison, de la logique et de l’esprit en France.
Un d’eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire et une médaille de sauvetage — un brave. Un petit gros faisait des calembours sans répit et en riant lui-même à pleine gorge avant d’avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux ras réorganisait l’armée et la magistrature, réformait les lois et la Constitution, définissait une République idéale, — pour son âme de placeur de vins. Deux voisins s’amusaient beaucoup en se racontant leurs bonnes fortunes, des aventures d’arrière-boutique ou des conquêtes de servantes.
Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle, mobile, brave et galante.
Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu’il me suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le montre l’histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.
Et c’est vraiment une race amusante que la nôtre par des qualités très spéciales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.
C’est d’abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à un surprenant roman d’aventures dont la suite à demain est toujours pleine d’imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou grotesques.
Qu’on se fâche et qu’on s’indigne, suivant les opinions qu’on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n’est plus amusante et plus mouvementée que la nôtre.
Au point de vue de l’art pur — et pourquoi n’admettrait-on pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature ? — elle demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les événements accomplis seulement depuis un siècle ?
Que verrons-nous demain ? Cette attente de l’imprévu n’est-elle pas, au fond, charmante, car tout est possible chez nous, même les plus invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.
De quoi nous étonnerions-nous ? Quand un pays a eu des Jeanne d’Arc et des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.
Et puis nous aimons les femmes. Nous les aimons bien, avec fougue et avec légèreté, avec esprit et avec respect.
Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.
Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles entoure les femmes d’une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même temps. Il aime tout ce qui est d’elles, tout ce qui vient d’elles, tout ce qu’elles sont, et tout ce qu’elles font. Il aime leurs toilettes, leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise près d’elles, au milieu d’elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.
Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur montrer qu’il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur plaisir de plaire, leur faire déployer pour lui toutes leurs séductions. Entre elles et lui s’établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie d’instinct, comme une parenté de caractère et de nature.
Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre une obscure affinité de cœur et d’esprit.
Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu’il pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices et l’admirateur de leur personne. Il est prêt, à leur appel, à les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer pour elles, pour celles qu’il connaît peu, pour celles qu’il ne connaît pas, pour celles qu’il n’a jamais vues.
Il ne leur demande rien qu’un peu de gentille affection, un peu de confiance ou un peu d’intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide malice.
Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur sur le sein, l’œil timide ou hardi, d’un pas lent ou pressé, à travers la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa voiture découverte.
Dès qu’il se trouve en face d’une femme il a le cœur ému et l’esprit en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de lui faire comprendre qu’elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui baiser la main, de toucher l’étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes parent le monde et rendent séduisante la vie.
Il aime à s’asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d’être là ; il aime rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et voilée ; il aime écouter leur voix uniquement parce que c’est une voix de femme.
C’est par elle et pour elle que le Français a appris à causer, et avoir de l’esprit toujours.
Causer, qu’est cela ? Mystère ! C’est l’art de ne jamais paraître ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n’importe quoi, de séduire avec rien du tout.
Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des idées, que doit être la causerie ?
Seul au monde, le Français a de l’esprit, et seul il le goûte et le comprend.
Il a l’esprit qui passe et l’esprit qui reste, l’esprit des rues et l’esprit des livres.
Ce qui demeure, c’est l’esprit dans le sens large du mot, ce grand souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu’il pense et qu’il parle ; c’est la verve terrible de Montaigne et de Rabelais, l’ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux rire de Molière.
La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et pourtant c’est encore un côté, un caractère tout particulier de notre intelligence nationale. C’est un de ses charmes les plus vifs. Il fait la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l’insouciance aimable de nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.
Autrefois on faisait en vers ces jeux plaisants, aujourd’hui on les fait en prose. Cela s’appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les journaux. D’un bout à l’autre de la France, ils font rire, car nous savons rire.
Pourquoi un mot plutôt qu’un autre, le rapprochement imprévu, bizarre de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine quelconque, un coq-à-l’âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre gaieté, font-ils éclater tout à coup, comme une mine qui sauterait, tout Paris et toute la province ?
Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement ? Pourquoi ? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons l’intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du rire.
Chez nous, d’ailleurs, il suffit d’un peu d’esprit pour gouverner. La bonne humeur tient lieu de génie. Un bon mot sacre un homme et le fait grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux qui l’amusent et pardonne à ceux qui le font rire.
Un seul coup d’œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera comprendre que la renommée de nos grands hommes n’a jamais été faite que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de siècle en siècle. Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.
Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques, plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la font paraître comparable à un recueil de calembours.
Clovis, le roi chrétien, s’écria, en entendant lire la Passion :

« Que n’étais-je là avec mes Francs ! »

Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque civilisateur et pieux.

« Que n’étais-je là avec mes Francs ! »

Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.
Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape Zacharie l’insidieuse question que voici : « Lequel des deux est le plus digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir gouverner ? »
Que savons-nous de Louis VI ? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville, comme un Anglais posait la main sur lui en s’écriant : « Le roi est pris ! », ce prince, vraiment français, répondit : « Ne sais-tu pas qu’on ne prend jamais un roi même aux échecs ! »
Louis IX, bien que saint, ne nous laisse pas un seul mot à retenir ; aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein d’oraisons et de pénitences.
Philippe VI, ce niais, battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte du château de l’Arbroie, en criant : « Ouvrez, c’est la fortune de la France ! » Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.
Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce chevaleresque et une galanterie de troubadour français : « Je comptais vous donner à souper aujourd’hui ; mais la fortune en dispose autrement et veut que je soupe chez vous. »
On n’est pas plus gracieux dans l’adversité.
« Ce n’est pas au roi de France à venger les querelles du duc d’Orléans », déclara Louis XII avec générosité.
Et c’est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d’être retenu par tous les princes.
François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux, a sauvé sa mémoire et entouré son nom d’une auréole impérissable, en écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de Pavie : « Tout est perdu, madame, fors l’honneur. »
Est-ce que cette parole, aujourd’hui, ne nous semble pas aussi belle qu’une victoire ? N’a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête d’un royaume ? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes batailles livrées à cette époque lointaine ; oubliera-t-on jamais : « Tout est perdu, fors l’honneur... » ?
Henri IV : saluez, messieurs, c’est le maître ! Sournois, sceptique, malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu’on ne saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su, par quelques mots heureux, se faire dans l’histoire une admirable réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.
Oh ! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.

« Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi ! »

Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire pendre ou tuer pour son maître.
Au moment de livrer la fameuse bataille d’Ivry : « Enfants, si les cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc ; vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire ! »
Pouvait-il n’être pas toujours victorieux, celui qui savait parler ainsi à ses capitaines et à ses troupes ?
Il veut Paris, le roi sceptique ; il le veut mais il faut choisir entre sa foi et la belle ville : « Baste ! murmura-t-il, Paris vaut bien une messe ! » Et il changea de religion comme il aurait changé d’habit. N’est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose ? « Paris vaut bien une messe ! » fit rire les gens d’esprit, et l’on ne se fâcha pas trop.
N’est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à l’ambassadeur d’Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le dauphin : « Monsieur l’ambassadeur, êtes-vous père ? »
L’Espagnol répondit : « Oui, sire. »
— En ce cas, dit le roi, je continue.
Mais il a conquis pour l’éternité le cœur français, le cœur des bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu’ait jamais prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie, de malice et de sens.

« Si Dieu m’accorde vie, je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon royaume qui ne puisse mettre la poule au pot, le dimanche. »

C’est avec ces paroles-là qu’on prend, qu’on gouverne, qu’on domine les foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans avoir aussitôt une vision de panache blanc et une saveur de poule au pot.
Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.
Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu : « L’État, c’est moi ! »
Il donna la mesure de l’orgueil royal dans son complet épanouissement : « J’ai failli attendre. »
Il donna l’exemple des ronflantes paroles politiques qui font les alliances entre deux peuples : « Il n’y a plus de Pyrénées. »
Tout son règne est dans ces quelques mots.
Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note charmante de sa souveraine insouciance : « Après moi, le déluge ! »
Si Louis XVI avait eu l’esprit de faire un mot, il aurait peut-être sauvé la monarchie. Avec une saillie, n’aurait-il pas évité la guillotine ?
Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu’il fallait aux cœurs de ses soldats.
Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures de la nation en promettant : « L’Empire, c’est la paix ! » L’Empire, c’est la paix ! affirmation superbe, mensonge admirable ! Après avoir dit cela, il pouvait déclarer la guerre à toute l’Europe sans rien craindre de son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante, capable de frapper les esprits et contre laquelle les faits ne pouvaient plus prévaloir.
Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l’Autriche, à tout le monde. Qu’importe ? Certaines gens parlent encore avec conviction des dix-huit ans de tranquillité qu’il nous donna. « L’Empire, c’est la paix. »
Mais c’est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles, que M. Rochefort abattit l’Empire, le crevant de ses traits, le déchiquetant, l’émiettant, ne laissant plus debout qu’une silhouette de souverain ridicule et moribond.
Le maréchal de Mac-Mahon nous a laissé un souvenir de son passage au pouvoir : « J’y suis, j’y reste ! » Et c’est par un mot de Gambetta qu’il fut à son tour culbuté : « Se soumettre ou se démettre. »
Avec ces deux verbes, plus puissants qu’une révolution, plus formidables que des barricades, plus invincibles qu’une armée, plus redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa gloire, anéantit sa force et son prestige.
Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, ils tomberont, car ils n’ont pas d’esprit ; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de l’émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire rire la France et la désarmer.
De toutes ces paroles historiques, il n’en est pas dix qui soient authentiques. Qu’importe pourvu qu’on les croie prononcées par ceux à qui on les prête.
Dans le pays des bossus,
Il faut l’être
Ou le paraître,
dit la chanson populaire.
21 janvier 1888