Guy de Maupassant : Les incendies en Algérie. Texte publié dans Le Gaulois du 29 août 1881, sous la signature : ***. Il sera ensuite repris dans le chapitre La Kabylie-Bougie du recueil Au soleil.
Mis en ligne le 23 avril 2020.

Les incendies en Algérie

On nous écrit de Bougie à la date du 23 août :

Tout le pays brûle autour de nous. C’est un spectacle saisissant et unique.
De la ville, bâtie sur le revers escarpé d’un roc, on domine les montagnes environnantes de l’autre côté du golfe. Alors, dès que la nuit vient, tout l’horizon s’allume. Dix foyers apparaissent. L’un, très loin, semble une guirlande de lanternes vénitiennes, un serpent de feu rampant. Un autre apparaît comme une éruption de volcan avec un centre éclatant et un immense panache de fumée rouge, selon que l’incendie consume des étendues plantées d’arbustes grêles, ou des bois de haute futaie.
À chaque instant, un nouveau point s’éclaire, un nouveau feu paraît : c’est un désastre incalculable.
La nuit dernière, j’ai suivi l’immense vallée qui va de Bougie à Beni-Mansour. Sur une longueur de cinquante à soixante kilomètres, elle était remplie d’une fumée si épaisse qu’on ne distinguait plus rien à quelques mètres devant soi. Peu à peu, une lueur confuse d’abord, puis grandissante et envahissant les hauteurs du ciel, se dressait comme une muraille en face de nous ; et soudain, au brusque détour de la vallée, on se serait cru en face d’une ville démesurée éclairée dans la nuit. C’était une montagne entière, brûlée déjà avec toutes les broussailles refroidies, tandis que les troncs des chênes et des oliviers restaient incandescents, debout par milliers, ne fumant déjà plus, mais pareils à des foules de quinquets énormes.
À mesure qu’on avançait, on se rapprochait du grand foyer et la lumière devenait éclatante. Pendant cette seule journée la flamme avait parcouru vingt kilomètres de bois.
Quand on arrivait auprès de la ligne embrasée, c’était une inoubliable vision. L’incendie, comme un flot, marchait sur une longueur incalculable. Il brûlait, rasait le pays, avançant sans cesse, et très vite. Les broussailles flambaient, s’éteignaient. Pareils à des torches, les grands arbres restaient debout, tandis que la courte flamme des taillis galopait en avant.
Les sources vont tarir : c’est la ruine.
On affirme que ce sont les Kabyles qui allument ces foyers ; mais il est impossible de saisir les incendiaires.
Aujourd’hui, cinq feux nouveaux sont signalés. La chaleur est effroyable dans toute la contrée ; le vent, très faible, est chargé de fumée et de feu ; on étouffe.
Partout, du reste, on allume les forêts. La plus grande de toute l’Algérie vient d’être détruite dans les environs de Milianah. Elle mesurait cinquante mille hectares.
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