Guy de Maupassant : Sursum corda. Texte publié dans Le Gaulois du 3 décembre 1883.
Mis en ligne le 28 mai 2000.

Sursum corda

Notre vieille Académie a des regains tous les ans. Elle fait refriser la petite tour qui lui sert aujourd’hui de perruque, ajuste dessus un bonnet de douairière à rubans, puis descend au coin du quai.
Tout le long des boîtes de livres étalés par les bouquinistes, des jeunes gens aux longs cheveux vont d’un pas lent, feuilletant les ouvrages. Elle leur souffle dans l’oreille : « Jeune homme, jeune homme, écoutez-moi. Si vous voulez monter chez moi, nous nous amuserons beaucoup. C’est tout près, là, dans cette maison, dont le toit a l’air d’un melon. Nous ferons un beau concours en vers français. Hein ! c’est amusant, ça ? Et je vous donnerai des prix. J’ai de l’argent que m’ont laissé de vieux messieurs. Je vous donnerai des prix de dix mille francs, de cinq mille, de deux mille et quinze cents. Venez ! »
Les jeunes gens sont tentés. Ils montent.

*

Donc, notre vieille Académie vient de distribuer ses prix. Elle avait offert comme thème, à l’inspiration payée des poètes, l’éloge de Lamartine. Ils ont rimé làdessus quelques milliers de vers quelconques. Quelques bonshommes cérémonieux les ont lus et appréciés ; puis ils ont désigné un vainqueur, pour des motifs littéraires importants que nous ne pénétrons point ; et ils lui ont donné un satisfecit. Comme jadis le proviseur, M. Camille Doucet, a proclamé :
Premier prix de poésie française M. X...
Deuxième M. Y...
Troisième M. Z...
Puis on a remis aux trois lauréats une bourse contenant de l’argent.

*

Mais comme il ne faut pas laisser tomber le niveau de l’art, et comme elle croit, la vieille, que c’est avec des écus seulement qu’on entretient chez les jeunes gens l’inspiration indépendante, la hauteur d’âme, la liberté des élans et la grande flamme poétique, elle a choisi avec peine un nouveau sujet pour l’année prochaine.
Or comme elle est pleine d’idées nobles et généreuses, et comme elle a constaté de sa fenêtre « un certain abaissement des esprits, des âmes, et des caractères », elle a cherché « une formule qui, sans arrière-pensée, embrassât à la fois, dans un idéal poétique, l’art et la morale, la religion et le patriotisme » (on pourrait ajouter la cuisine et la trigonométrie). Alors un cri s’échappa de sa conscience : Sursum corda ! Son sujet était trouvé.
L’année prochaine elle trouvera de la même façon Kyrie eleison, et l’année d’après : « Deux et deux font quatre. »

*

Sursum corda ! Si seulement cela voulait dire : « Mes chers enfants, j’ai un petit cadeau à vous faire, et, comme il me faut un prétexte, je désire que vous me composiez une pièce de vers sur un sujet qui ne signifie rien du tout. Donc, allez-y franchement, avec votre nature d’artiste, votre inspiration propre et votre tempérament personnel. Que les lyriques fassent du lyrisme, que les familiers fassent de la poésie intime, les élégants de la poésie gracieuse. La seule devise de l’art est : “ Liberté. ” » Si tu disais cela, on te saluerait très bas, vieille !
Mais non, Sursum corda signifie : « Vous allez me parler de patrie, de revanche, d’honneur national ! mettre en vers pompeux toutes les rengaines inutiles, faire rimer France avec espérance, Allemagne avec Que la honte accompagne. »
Mais, pauvre infirme, tu ferais bien mieux de leur donner un prix de gymnastique, à ces poètes. Cela servirait davantage tes desseins magnanimes.
Sursum corda ! Ils vont pondre dix mille vers que dix personnes liront, et cela pour faire sortir de leur abaissement « les esprits, les âmes et les caractères ! »
Oh ! le bon billet, vraiment ! Y a-t-il rien de plus naïf, de plus niais, de plus enfantin ?
Oh ! les concours académiques !

*

On ne comprendra donc jamais qu’il serait aussi stupide de vouloir imposer un sujet à un vrai poète que de forcer un chapelier à fabriquer des couteaux.
Et puis, morbleu ! pourquoi l’Académie vient-elle se mêler de protéger les jeunes talents, elle qui sert d’Invalides à ceux qui sont fatigués.
Quel est son rôle ? Conserver les traditions de la langue française, ces traditions que les jeunes écrivains ont le devoir de saper sans cesse.
Cette assemblée d’hommes âgés veille autour du style académique, comme les antiques vestales autour du feu sacré. Elle veille à ce qu’il ne s’éteigne point.
Elle est la gardienne respectable des vieilles locutions de jadis. Mais aussi, par cela même, elle devient l’ennemie professionnelle des artistes nouveaux, hardis, novateurs, indépendants, indépendants surtout.
Quand le plus grand romancier qui ait jamais vécu, Balzac, l’immortel Balzac, cet oseur, cet unique génie, désira se coiffer du dôme où sommeillent les Quarante, la vieille se mit à rire comme une petite folle. Balzac, de l’Académie ! ah ! ah ! ah ! que c’était drôle, vraiment !
Aucun des grands artistes audacieux ou rénovateurs n’en fut. Est-ce que Molière en fut ? Est-ce que Baudelaire, le plus original de tous nos poètes, est-ce que Th. Gautier et Gustave Flaubert, ces deux stylistes incomparables, en furent ? Victor Hugo seul y entra, après avoir longtemps frappé à la porte qui ne s’ouvrait point.
Est-ce que Th. de Banville et Leconte de Lisle, ces deux grands poètes vivants, en font partie ?
Elle ne peut élire et couronner que les jeunes vieux, les jeunes sans audace et sans cette sève poétique qui rajeunit le vieil arbre de l’Art. Elle ne peut apprécier que les versificateurs, et non les poètes.
Et qu’on lise la liste interminable de tous ceux qu’elle a couronnés depuis trente ans, on restera stupéfait devant tant de gloires demeurées inconnues.
Car elle se trompe toujours. Elle ne peut que se tromper. Elle apprécie ce qui fut et non ce qui sera.
Son action, qu’elle espère bienfaisante, est fatalement stérilisante, funeste. Elle prête ses béquilles à l’art, sa visière aux yeux hardis. Ses efforts n’amènent que des avortements.

*

Sursum corda ! C’est aux poètes qu’il faut crier : Sursum corda ! À ceux que tente la vaine gloire du concours de la vieille académie qui fait sonner le sac aux écus. Sursum corda ! Les hommes de lettres, seuls parmi les artistes, ont l’inappréciable fortune d’être libres. Chez nous, point de pionnerie, point de récompenses, point de distinctions, point de grades. L’art, pour s’épanouir, n’a besoin que de liberté.
Nous vivons vraiment dans la République des lettres, mes frères. Les peintres ont l’inévitable concours du Salon, auquel ils ne peuvent guère se soustraire. Ils ont des juges, des récompenses, des votes, une hiérarchie, un jury qui les distingue et un ministre qui les décore. Ils demeurent jeunes élèves jusqu’au moment où, bardés de croix, ils pontifient à leur tour.
Ils ont des écoles payées par le gouvernement et des honneurs officiels.
Les musiciens ont aussi des concours, un Conservatoire, des Prix de Rome, des croix attachées sur leur veste après le jugement motivé de quelques vieux métronomes.
Nous autres, nous n’avons rien. Nous nous adressons à l’immense foule de ceux qui lisent ; nous nous faisons, dans le public, un public spécial plus ou moins affiné, plus ou moins délicat, plus ou moins artiste, plus ou moins nombreux, selon notre pouvoir et notre talent.
Seuls, nous sommes indépendants. Nous n’avons point de casiers ni de bureaux ; pas d’inspecteurs du beau style, pas de recteurs de l’inspiration, pas de directeurs du génie littéraire, pas de juges officiels enfin. On ne nous récompense pas, on ne nous hiérarchise pas, on ne nous décore pas, parce que nous sommes libres, sans attaches avec l’État, parce que nous sommes fiers, dédaigneux des honneurs publics, parce que nous sommes forts et révoltés contre toute bêtise, contre toute routine, contre tout ce qui menace notre irritable indépendance.
Comment se fait-il donc que des poètes acceptent ainsi d’être classés, comme des écoliers, et couronnés pour cet ingrat travail, pour cette composition si étrangère à la poésie ?
Ils ont du talent pourtant, et s’efforcent d’en mettre en ce concours inutile.
Ont-ils donc besoin de ces palmes ridicules, de cette gloire qui fait sourire les artistes et même les gens du monde ? Font-ils cela pour plaire à leur famille, pour étonner leur arrondissement ou pour se rassurer eux-mêmes sur leurs mérites ?
Font-ils cela pour l’argent ? Un bon élève de concours, qui réussit tous les ans, peut gagner autant qu’un sous-chef de ministère.
Mieux vaudrait alors demander simplement un bureau de tabac. Cela ferait tout juste autant pour l’art littéraire, et éviterait bien des fatigues aux candidats.
Quant à l’Académie, quel service elle rendrait aux pauvres, en distribuant en bonnes œuvres, achats de hardes, de bois et de bœuf, son argent si mal employé !
3 décembre 1883