Guy de Maupassant : La tour... Prends garde. Texte publié dans Gil Blas du 19 octobre 1886.
Mis en ligne le 9 juin 2000.

La tour... Prends garde

Les expositions universelles qui prennent des allures périodiques, comme certaines épidémies, menacent de devenir pour la France artiste des calamités nationales.
Elle seraient bonnes en elles, et même excellentes si elles ne laissaient pas de traces, mais elles en laissent, les gueuses, et des traces qu’on ne nettoie pas.
Elles ont ces avantages inestimables de faire dépenser de l’argent à beaucoup de Français qui en ont et d’en faire gagner à beaucoup d’autres Français qui n’en ont pas, de faire entrer dans nos frontières l’or étranger, d’encourager les industries par la vente et l’émulation et d’être un gage de paix pour quelques mois.
Mais nous payons cher ces avantages. La dernière venue a déposé sur la butte du Trocadéro une espèce de longue chenille monumentale coiffée de deux oreilles démesurées, une affreuse bâtisse qui semble conçue par un pâtissier prétentieux et rêvant de palais de dessert en biscuits et en sucre candi.
L’intérieur de cette nougatine, ayant la forme d’un tunnel, n’aurait pu servir qu’à un jeu de boules s’il eût été droit. Comme il était courbe, on y a installé un musée où on expose des Cynghalais conservés pour faire concurrence aux Cynghalais nature du Jardin d’acclimatation.
Mais nous voici menacés d’une horreur bien plus redoutable. Depuis un mois, tous les journaux illustrés nous présentent l’image affreuse et fantastique d’une tour de fer de trois cents mètres qui s’élèvera sur Paris comme une corne unique et gigantesque.
Ce monstre poursuit les yeux à la façon d’un cauchemar, hante l’esprit, effraie d’avance les pauvres gens naïfs qui ont conservé le goût de l’architecture artiste, de la ligne et des proportions.
Cette pointe de fonte épouvantable n’est curieuse que par sa hauteur. Les femmes colosses ne nous suffisent plus ! Après les phénomènes de chair, voici les phénomènes de fer. Cela n’est ni beau, ni gracieux, ni élégant, — c’est grand, voilà tout. On dirait l’entreprise diabolique d’un chaudronnier atteint du délire des grandeurs.
Pourquoi cette tour, pourquoi cette corne ? Pour étonner ? Pour étonner qui ? Les imbéciles. On a donc oublié que le mot art signifie quelque chose. Est-ce dans une forge à présent qu’on apprend l’architecture ? N’y a-t-il plus de marbre dans le flanc des montagnes pour faire des statues ou tenter d’élever des monuments ?

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Il est vrai que les monuments, depuis un demi-siècle, ne nous réussissent guère non plus, et il vaut peut-être autant montrer aux étrangers cette vilaine folie de cyclope en leur disant : « Est-ce assez haut ? » — ce qu’ils ne pourront nier — que de les conduire devant notre Opéra national — qui a l’air d’un temple de carton peint avalé par un terminus-hôtel — en leur disant : « Est-ce assez beau ? »
Cet édifice colorié, qui appartient à l’art lyreux par sa décoration et à l’art lyrique par sa destination, est assurément un des plus complets échantillons de mauvais goût monumental du monde entier.
L’architecture semble un art disparu de France. Il suffit d’un jour passé aux environs de Paris pour contempler une si hideuse collection de maisons de campagne ridicules, de châteaux effroyables, de villas extravagantes, que le doute n’est plus possible : nous avons perdu le don de faire de la beauté avec des pierres, le mystérieux secret de la séduction par les lignes, le sens de la grâce dans les monuments. Nous paraissons ne plus comprendre et ne plus savoir que la seule proportion d’un mur suffit pour constituer une belle chose, une œuvre d’art.
Sur les plages de la mer, soit au nord, soit au midi, soit à Trouville, soit à Cannes, on retrouve les mêmes échantillons du goût cage à serin qui s’est emparé de l’âme de nos architectes. Ce ne sont que tourelles, clochetons, ornements imprévus et bizarres. L’une de ces demeures ressemble à une pagode, l’autre à une forteresse du Moyen Âge couronnée de créneaux, celle-ci à un café-concert tunisien, celle-là à une ferme d’opéra-comique. Le style oriental rencontre familièrement le style métairie, le souvenir de Pompéi fraternise avec le souvenir de l’Alhambra. Tout cela est affreux, prétentieux, vaniteux, honteux. En Angleterre, au contraire, la petite maison de campagne qu’on nomme cottage est presque toujours charmante, à l’extérieur. Beaucoup sont de vraies merveilles de goût simple et élégant en même temps. Ajoutons, pour être juste, que le goût s’arrête à la porte et que l’intérieur des maisons anglaises, décorées à l’anglaise, fait que, malgré tout, on aimerait mieux habiter une maison française.

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Donc Paris va voir pousser cette corne, rivale de l’affreuse flèche dont on a coiffé la cathédrale de Rouen, et qui gâte tout l’horizon de la superbe vallée normande.
N’aurait-on pu faire autre chose avec l’argent destiné à cette ferraillerie ? Un monument, comme l’Hôtel de Ville, par exemple, qui est d’un joli style Réminiscence, n’aurait-il pas bien fait à la place des quatre murs de la Cour des comptes ?
Mais il s’agit de l’Exposition universelle, ou plutôt il s’agit de recevoir dignement chez nous les étrangers que nous invitons, qui nous feront l’honneur et le plaisir d’y venir.
Or, le premier devoir de la politesse, avant de les laisser franchir les murs de Paris, ne devrait-il pas consister tout simplement à désinfecter la ville ?
Bourgeois de Paris, vous êtes de braves gens très doux, quoi qu’on dise en certain monde, à moins que vous n’ayez perdu l’odorat, ce qui est encore possible. Vous faites des émeutes pour des bêtises, des révolutions pour des mots vides ; eh bien, si vous aviez seulement du nez, vous feriez une petite émeute, ou même une bonne révolution, contre les malpropres ingénieurs, députés ou conseillers municipaux qui vous empoisonnent tout l’été à rendre inhabitables vos rues.
Comment ! vous ne sentez rien ? Mais le cœur monte aux lèvres quand on rentre dans Paris, après une promenade au Bois, par les doux soirs de printemps. À partir des Champs-Élysées l’infection commence, et quand on pénètre ensuite dans le centre de la ville, cela devient une telle puanteur qu’on est contraint de s’enfermer dans sa chambre pour y brûler du sucre, ou de l’eau de Cologne.
Car vous avez, sous chaque rue, braves gens qui ne sentez rien, une rivière où se déversent sans cesse, non pas seulement les eaux d’égout, mais aussi... ce que MM. les ingénieurs nomment le liquide — et c’est lui, « ce liquide », qu’on sent ainsi, qui parfume vos voies et vos maisons. Chaque bouche d’égout est la cassolette d’où sort cet encens nocturne, bien reconnaissable à son odeur spéciale, qu’on peut distinguer sans être chimiste. Je sais bien qu’on veut vous faire croire que cette senteur si particulière vient uniquement des cultures potagères des environs de Paris, fumées avec le produit de vos maisons.
Ne le croyez pas, Parisiens, mettez le nez sur vos égouts, par les beaux soirs où fleurissent les roses dans les jardins... et pendez-moi vos ingénieurs et vos édiles...
Que diriez-vous d’un monsieur qui engagerait poliment ses voisins à passer une saison chez lui alors que certains conduits brisés dans les murs laisseraient couler leur contenu sous les chambres des invités ?
Le cas est pourtant le même. D’où il résulte, qu’au lieu de construire la pyramide de fer qui servira seulement à enlaidir votre ville, on ferait mieux de construire le canal à la mer qui servirait à l’assainir. Mais si on tient absolument à un monument de bronze, qu’on élève, par ce temps de statues, une statue gigantesque à l’héroïque général, seul digne aujourd’hui de devenir le Patron de Paris, en remplacement de sainte Geneviève, à Cambronne.
Et qu’on lui mette dans les mains un fanal électrique afin de bien indiquer aux voyageurs délicats et dégoûtés ce foyer de puanteur qu’on nomme Paris.
19 octobre 1886