Sommaire chronologique - Sommaire alphabétique
Lettre précédente : 571 - Lettre 572 - Lettre suivante : 573

A LUCIE LE POITTEVIN


Santa Margherita1. Ligurie, Italie
[Octobre 1889.]

    Ma chère cousine,
    Je vous écris d'une petite ville italienne où je me suis réfugié pour travailler. C'est un des plus jolis pays que je connaisse. La terre de Virgile.
    J'ai un appartement au premier étage d'une grande maison d'où je vois d'un côté vingt lieues de côtes avec des villages blancs au bord de la mer, d'autres sur la montagne. Par derrière, mes fenêtres ouvrent sur les bois d'oliviers et de pins qui s'étendent jusqu'au sommet d'une côte, haute de cinq cents mètres et distante de dix kilomètres. Mes fenêtres de façade sont aussi proches de la mer que celles de Triel étaient proches de la Seine. La vague bat le chemin sur lequel est construit le mur de ma demeure.
    Quant aux promenades, je n'en ai jamais fait d'aussi jolies, d'aussi imprévues, d'aussi variées, d'aussi ravissantes qu'ici. Elles sont dures, par exemple, en pleine montagne, faites pour des pieds de chèvre. Je vais cependant quitter ce joli pays dans quelques jours pour aller avec mon bateau à la Spezia, puis de là, par chemin de fer à Pise et à Florence, dont je veux revoir les musées. Puis je retournerai à Cannes afin d'éviter les gros coups de vent d'automne sur cette côte qui a fort peu de ports. C'est donc à Cannes, Villa Continentale, que vous auriez à m'écrire, si besoin.
    J'étais fort embarrassé en quittant la maison à Paris au sujet de la garde. Je pensais que vous aviez pris des dispositions, mais il paraît que non et que la mère Chaudron ne devait pas coucher. J'ai donc laissé la cousine de François dans la chambre de François, car il y a encore eu trois hôtels pillés dans notre quartier avant mon départ. Quant à la mère Chaudron, elle a le grave danger de se faire remplacer dans ses besognes par des ouvrières, jeunes filles prises à la journée. Cela entre nous. La vieille est honnête, bavarde, insupportable, mais sûre. Quant à ces jeunes filles qui travaillent un jour ici et un jour là et qu'elle chargeait souvent, l'an dernier, de ses nettoyages, elles ne m'inspiraient aucune confiance. Et je lui ai enlevé mes clefs pour cette raison. D'ailleurs comme elle ne couchait pas cette année chez vous, la garde de nuit n'était pas assurée.
    Dites-moi si Louis travaille et s'il est content de sa besogne. Moi je ne fais pas grand-chose, le pays est trop joli, le soleil trop clair, l'air trop doux. Je me promène.
    J'ai trouvé Hervé absolument fou, sans une lueur de raison et ne nous laissant guère un espoir de guérison, ce que ma mère ignore. Les deux heures que j'ai passées avec lui à l'asile de Bron ont été terribles, car il m'a fort bien reconnu, il a pleuré, il m'a embrassé cent fois, et il voulait partir, tout en divaguant. Ma mère de son côté ne peut plus marcher et ne parle plus guère ; vous voyez que tout cela ne va pas.
    Adieu, ma chère Cousine, je vous baise les mains bien affectueusement, et je serre très cordialement celles de Louis.

GUY DE MAUPASSANT


1 Maupassant faisait une croisière sur les côtes italiennes n'ayant à bord du Bel-Ami que son valet de chambre François, et ses deux matelots, Bernard et Raymond.