II
La Naissance.
Officiellement, Guy de Maupassant naquit, le 5 août 1850, au château de Miromesnil, commune de Tourville-sur-Arques, canton d’Offranville, arrondissement de Dieppe, département de la Seine-Inférieure.
J’ai écrit officiellement. L’acte de naissance établi sur le registre d’état-civil de Tourville-sur-Arques pour l’année 1850 porte le n° 30 ; il est parfaitement régulier. Le voici :
« Du cinquième jour du mois d’août, l’an mil huit cent cinquante, à six heures du soir, acte de naissance d’un enfant qui nous a été présenté et qui a été reconnu être du sexe masculin, né en cette commune, au domicile de ses père et mère, cejourd’hui cinq août mil huit cent cinquante, à huit heures du matin, fils de de Maupassant Gustave François Albert, âgé de vingt-huit ans, vivant de son revenu, et de Le Poittevin Laure Marie Geneviève, âgée de vingt-huit ans, vivant de son revenu, tous deux demeurant au château de Miromesnil, section de cette commune, mariés à Rouen, de ce département, le neuf novembre mil huit cent quarante-six. — Lequel a reçu les prénoms de Henri René Albert Guy. Sur la réquisition et présentation à nous faites par le père de l’enfant, en présence de Pierre Bimont, âgé de soixante-huit ans, faisant profession de marchand de tabac, demeurant en cette commune, premier témoin, et Isidore Letouque, âgé de quarante-trois ans, faisant profession d’instituteur, demeurant aussi en cette commune, second témoin, — le déclarant et les témoins ont signé après lecture faite le présent acte qui a été fait double en leur présence et constaté suivant la Loi par nous, Martin Lacointe, maire de la commune susdite, remplissant les fonctions d’officier public de l’état-civil.
« Signé : Pierre Bimont. — Letouque. — Gustave de Maupassant. — Lacointe. »
Si sept cités se disputaient la gloire d’avoir vu naître Homère, il y en a deux, au moins, malgré ce document correct, qui revendiquent l’honneur d’avoir été le premier berceau de Guy de Maupassant.
Mais l’état-civil ?... Si les documents d’état-civil, en général, et ceux établis, en province surtout, en particulier (il y a soixante-quinze ans), étaient indiscutables en fait, comme ils devraient l’être légalement, je ne pourrais que m’incliner. Mais, même
en négligeant le fait que les registres de l’état-civil ne sont tenus régulièrement en France que depuis peu, — même en faisant abstraction des complaisances discrètes de certains maires et de certains secrétaires de mairie à l’égard d’amis ou de puissants du jour (je ne veux pas me ressouvenir de ce maire villageois breton, révoqué en 1923, qui, depuis un quart de siècle, mariait ses administrés à l’auberge et ne tenait aucun registre), même en ne disant rien des morts légaux qui vivent fort bien parmi nous en attendant le jugement qui les ressuscitera (affaire Marie-Madeleine Dort, Compiègne, 19 février 1925) ; même en oubliant qu’en octobre 1925, le maire d’Halluin (Nord) fut arrêté pour avoir délivré à sa nièce et à son beau-frère de faux actes de naissance, sous prétexte qu’ « ouvrier sans instruction, il n’avait pas cru devoir refuser un service à ses parents » (
sic), il faut dire que la Cour Suprême partage mon scepticisme puisqu’elle a jugé (21 janvier 1925 : affaire Flobert-Dufour d’Attichy (Oise), qu’une requête à elle présentée devait être rejetée, « les actes de l’état-civil ne faisant foi que jusqu’à preuve contraire ». Qu’on se rassure, je n’irai pas jusqu’au jugement ; je resterai dans le domaine littéraire.
Nous allons voir que le cas Maupassant justifie mieux que tout autre notre scepticisme à l’égard de l’état-civil — et que c’est à peu près évidemment
ici — une fois n’est pas coutume dans l’histoire de notre grand auteur — la légende qui est la vérité.
D’après mes souvenirs de jeunesse, fortuitement ravivés en 1908, au cours d’une conversation avec une personnalité mieux placée que toute autre pour savoir, je glissai, en note, dans un ouvrage consacré à ce second grand Fécampois Jean Lorrain, deux lignes rappelant que les deux écrivains naquirent dans la même rue. Paul Mathiex découvrit ce renvoi — et il s’ensuivit une polémique courtoise qui dure depuis lors, sans avoir fourni autre chose que des précisions utiles à ma thèse. Résumons le débat.
Guy de Maupassant est
légalement né au château de Miromesnil. Pourtant, dans mon enfance, j’ai plusieurs fois entendu répéter — et ma mémoire garde à ce sujet au moins un nom, celui de Vasselin — qu’il était en réalité né à Fécamp, rue Sous-le-Bois (aujourd’hui Quai Guy-de-Maupassant)
1, et qu’il fut transporté peu de temps après sa naissance au château de Miromesnil, loué par la famille de Maupassant, cela parce que Laure ne voulait pas que son noble enfant fût officiellement né ni dans une maison bourgeoise, ni surtout « dans une ville de commerçants et de saleurs »,
parmi lesquels son frère, Alfred Le Poittevin, s’était si tragiquement et si stérilement consumé malgré ses dons exceptionnels, avant de mourir deux ans plus tôt (nuit du 3 au 4 avril 1848).
Invention ! Cancan !... Attendez.
Si vous ouvrez le Petit Larousse illustré de 1906, entre autres, vous lirez :
« Maupassant [san] (Guy de), romancier français né à Fécamp. »
L’éditeur des Œuvres complètes de Maupassant écrivait, dans la Presse, le 1er mars 1908 : « Je comprends que l’affirmation de M. Normandy, faisant naître l’écrivain à Fécamp, ait augmenté la surprise de vos lecteurs, car la Revue Encyclopédique lui faisait voir le jour à Yvetot. »
Si nous prenons l’acte de décès, la confusion augmente et semble presque avoir été créée à dessein.
Guy de Maupassant ayant son domicile 24, rue Boccador, à Paris, dans le 8e arrondissement, c’est à la mairie du 8e arrondissement que cet acte devrait se trouver.
Or, c’est à la mairie du 16e arrondissement qu’il fut établi — et il mentionne bien le domicile de la rue Boccador, fait suffisant pour que cette mairie du 16e refusât l’enregistrement du décès au profit de la mairie du 8e.
Pour que les choses fussent régulières, il eût
fallu que l’acte en question mentionnât que Maupassant était mort à Passy (16
e arrondissement), 17, rue Berton, — adresse de la maison de Santé du docteur Blanche. Il n’en fut rien.
Passons. Dans cette extraordinaire pièce d’état-civil, Guy de Maupassant est porté comme étant né à Sotteville !
C’est incroyable ? C’est réel. Voyez le texte de cet acte, page 188.
Cette pièce porte la signature de MM. Henry et George.
Je ne sais rien de M. George sinon que, lors de la vente après décès des meubles et objets ayant appartenu à l’auteur de Mouche, les 20 et 21 décembre 1893, à l’Hôtel Drouot, M. Gustave George fut acquéreur d’une épingle de cravate — et qu’il appartenait, comme M. Édouard Henry, aux Pompes Funèbres. Mais, en 1914, j’ai pu joindre ce dernier. Il occupait alors, avec autorité, le poste de chef du personnel de la maison Roblot, à Paris, rue du Louvre. Il se mit à ma disposition avec une amabilité parfaite. Après s’être fortement étonné des irrégularités de l’acte de décès signé par lui, M. Henry, résuma ainsi sa pensée :
—
En ce qui concerne le lieu de naissance, nous n’avons pas pu l’inventer. De plus, notre coutume est non seulement de nous renseigner auprès des plus proches parents du défunt, mais encore, étant
donné le trouble fréquent de la plupart des proches,
de ne faire notre déclaration que d’après des pièces probantes. Mes souvenirs, à vingt-et-un ans de distance, sont fatalement un peu vagues ; pourtant
ils ne me remémorent rien d’anormal. Les choses ont dû, par conséquent, se passer
très normalement, et je ne comprends pas plus que vous ces irrégularités et ces confusions fort rares.
Ainsi donc nous trouvons quatre lieux de naissance pour Guy de Maupassant, savoir : Miromesnil (officiel), Fécamp, Yvetot et Sotteville. Écartons sans phrases Yvetot et Sotteville qui sont invraisemblables, mais soulignons le caractère mystérieux de l’apparition de tous ces noms — sans tenter de le pénétrer.
En ce qui concerne Miromesnil et Fécamp, serrons la question de plus près.
Que savons-nous des circonstances de la naissance de Maupassant ?
Nous avons l’acte de naissance duquel je n’ai rien à dire.
Nous avons une lettre de Mme de Maupassant à M. Gadeau de Kerville, qui fut publiée par le Journal de Rouen.
Les termes confirment de point en point ce que nous avons dit du caractère de cette mère admirable encore qu’ « un peu entichée d’aristocratie » (Félicien Champsaur) et de célébrité. « C’est très
volontiers, écrit-elle, que je vous envoie les détails que vous me demandez : Guy de Maupassant est né au château de Miromesnil, le 5 août 1850, dans la tourelle qui se trouve à gauche du spectateur s’il se place dans le petit parc et regarde le château qui, de ce côté, fait face au midi... Il était huit heures du matin lorsqu’il naquit et le plus radieux soleil d’été sembla souhaiter la bienvenue à celui qui devait mourir jeune... mais non sans quelque gloire ! »
Il faudrait n’avoir pas lu le premier chapitre de ce livre pour contester que ce document, destiné au public, est le dernier argument à employer pour nous persuader.
Serrons la question plus étroitement encore.
M. Langlet, actuellement instituteur à Tourvillesur-Arques
2 et secrétaire de la mairie, a pu découvrir une excellente dame tourvillaise, Mme veuve Feutry, née Dumet, qui lui a raconté ce qui suit :
« Un jour — j’avais alors cinq ans (sic) — on vint en toute hâte du château de Miromesnil chercher ma mère nourrice, la veuve Saunier (Catherine), qui assistait à tous les accouchements dans la commune et qui avait même, paraît-il, à cet effet, une certaine autorisation (sic). Très honorée de prodiguer ses soins à Mme de Maupassant (car c’est bien de cette dame, au moment où elle allait donner le jour au jeune Guy, qu’il s’agit), ma nourrice me prit sur son dos et s’en fut à grands pas vers le château. Mais, hélas ! il paraît (sic) que Mme de Maupassant, à la vue de la petite vieille, toute ridée, toute courbée, refusa énergiquement ses soins bien que ses douleurs fussent très vives. »
Soyons confiants. Ne mettons pas en doute la bonne foi de Mme veuve Feutry, encore que le témoignage d’une enfant de cinq ans... et à soixante quinze ans de distance... Mais, enfin, malgré tout l’intérêt offert par ce témoignage, dont je veux bien faire état, il n’y a là rien d’irréfutable. Au contraire ! Je constate, surtout, que, d’après la respectable Mme Feutry elle-même, Mme de Maupassant refusa énergiquement le concours de la sage-femme de Tourville — et pour cause vraisemblablement — après l’avoir fait appeler en toute hâte.
Remarquons qu’instinctivement, M. Langlet, homme de bon sens, se rend compte de cela puisqu’il ajoute : « Heureusement, des médecins de Dieppe [combien et qui étaient-ils ?] mandés arrivèrent sur les entrefaites et délivrèrent, dit-on, sans trop de peine, la distinguée patiente. »
«
Sans trop de peine... », cela se conçoit !... Ah ! que le
dit-on de M. Langlet a d’éloquence sous sa plume d’homme consciencieux et positif.
D’autre part, le critique rouennais Georges Dubosc et, d’après lui, le poète Edmond Spalikowski, affirment que le médecin qui accoucha Mme de Maupassant, fut le docteur Guiton.
Tout cela n’est pas simple !
Il était intéressant de savoir à quelle date exacte le château de Miromesnil fut loué par la famille de Maupassant et combien de temps dura cette location. Il semblerait a priori que ces deux questions fussent faciles à résoudre. Or, on n’y a répondu que comme à regret et de la façon que voici (c’est M. Langlet qui parle) :
« Le propriétaire du château de Miromesnil, M. André Le Breton (à défaut d’archives en mains), n’a pu me fixer sur la date de location de sa résidence d’été à la famille de Maupassant, mais il a pu se rappeler que la jeune mère n’a habité le château qu’environ dix-huit mois, l’ayant pris en grippe, agacée par les cris des nombreuses corneilles. »
Et M. Langlet poursuit, sans remarquer que ce qu’il ajoute semble contredire ce que M. Le Breton lui a déclaré :
« ... J’ai eu l’idée de m’adresser à Me Glin, l’aimable notaire d’Offranville, dépositaire des titres du château... J’ai pu ainsi apprendre que le domaine avait été loué à une époque antérieure au 9 février 1848. »
Ce n’est point là le langage habituellement précis jusqu’à l’excès de nos excellents tabellions. Loué...
à qui ? « À une époque antérieure au 9 février 1848... » Qu’est-ce à dire ? Je me suis adressé directement, moi aussi, à M
e Maurice Glin. Ce notaire aimable et distingué, dépositaire des titres du château, établi à Offranville depuis vingt et un ans, de qui les grands-parents étaient très liés avec M. Ozenne, précédent propriétaire de Miromesnil
3, a bien voulu me répondre, le 23 octobre 1925, qu’il n’avait «
ni bail, ni renseignement, concernant la location du château de Miromesnil à la famille de Maupassant », fait au moins... curieux, qui pourrait me fournir un argument de plus et me fait comprendre pourquoi mes questions publiques demeurèrent si longtemps sans réponse, et pourquoi les réponses enfin obtenues sont vagues sinon contradictoires.
Accessoirement, nous devons pourtant à M
e Glin des renseignements intéressants sur l’histoire contemporaine de Miromesnil. Nous savions que le domaine devait son nom à Huc de Miromesnil,
garde des sceaux de Louis XVI et dont la dépouille repose dans le chœur de l’église en grès de Tourville-sur-Arques. Nous savions que le manoir fut bâti au XVII
e siècle par Jacques Dyel, qu’il appartint aux marquis de Flers avant d’être aux Miromesnil et que les deux charmantes ailes coiffées de hautes toitures qui le flanquent ne datent que de 1868. Mais nous ignorions — ce que m’apprend M
e Glin — que le domaine était passé dès 1820 à la famille de Corday d’Orbigny. Il fut donné à une fille de M. de Corday d’Orbigny qui devint baronne de Marescot et quitta définitivement le pays au début de l’année 1848.
Là commence le mystère. Me Glin ne peut plus alors me déclarer que ceci : « Je sais qu’à la date du 9 février 1848, Mme de Marescot avait quitté Miromesnil. Je ne sais pas exactement à quelle époque M. Ozenne est devenu propriétaire de Miromesnil, mais je sais encore qu’il possédait ce domaine en 1865 et qu’il l’a, je crois, acheté de la famille Marescot. » (Lettre du 27 octobre 1925.)
Il est indubitable que Guy, adulte, n’avait conservé aucun souvenir de Miromesnil, — lui dont la mémoire était si nette. « Lorsqu’il y revint plus tard, accompagné de son ami Robert Pinchon, l’excellent bibliothécaire de Rouen, rapporte Ed. Spalikowski,
il avoua que tout cela ne lui disait plus rien du tout. » Il n’aurait jamais parlé de la
sorte d’Étretat où ses parents avaient leur demeure, Étretat que Mme de Maupassant ne tarda pas à préférer, après ses couches, à la gentilhommière de Tourville-sur-Arques.
Dans leur bon livre sur les écrivains de Médan, MM. Deffoux et Zavie, toujours fortement documentés, abondent dans mon sens.
« ... Le transport du nouveau-né dans la gentilhommière de Miromesnil, proclament-ils, est d’autant moins invraisemblable que, dans le temps même de la naissance, on trouve Mme Laure de Maupassant résidant à Fécamp d’où elle revient pour la cérémonie d’ondoiement qui a lieu dix-huit jours plus tard, dans la chapelle du château. »
Les choses sont à ce point qu’un lettré aussi circonspect que M. Édouard Maynial, maupassantiste éminent et auteur d’un maître-livre : La Vie et l’Œuvre de Maupassant (Mercure de France, éd.), m’a spontanément écrit : « Je vous dirai franchement que je suis fort ébranlé par votre argumentation et que je trouve aujourd’hui que le problème vaut d’être posé comme vous l’avez fait », et que, entre autres, un critique dont l’universalité d’esprit est connue, M. G. de Lacaze-Duthiers, s’est rangé carrément à mon avis.
J’espérais pouvoir fléchir ici, enfin, une volonté à laquelle ma vénération reconnaissante m’interdit de désobéir — et on attendait de moi que je
nomme le témoin qui, depuis dix-sept ans, refuse d’intervenir publiquement. Je comprends trop bien ses raisons pour ne pas trouver le courage — il en faut ! — de continuer à me taire sur ce point.
À la suite de M. Descharmes, qui voit la source des légendes les plus audacieuses dans l’incertitude régnant sur le lieu de naissance de Maupassant, M. Léon Treich se fait l’écho de quelques rumeurs. Il note :
« ... Si, dit-on, les parents de Guy se sont ingéniés à donner le change sur ce lieu de naissance, n’est-ce pas parce qu’ils avaient quelque chose à dissimuler ?...
« Et, de plus, il y a, dans l’œuvre de Maupassant, une troublante hantise de l’enfant naturel, des lettres retrouvées, longtemps après, de la mère coupable, du mari ignorant qui endosse avec béatitude des paternités étrangères, etc. Pierre et Jean, notamment, marquent en Maupassant une angoisse, une obsession qui n’aurait pas eu cette intensité s’il n’avait point eu un doute sur son propre cas. »
Rien ne me permet, à moi, d’aller aussi loin que cela, malgré tout ce que je viens d’écrire.
Quoi qu’il en soit, Tourvillais ou Fécampois — et je crois que l’origine fécampoise n’est pas douteuse, —
Guy de Maupassant reste Normand — Normand de notre pays de Caux.
Nous ne pouvons lui demander des renseignements sur les premières années de sa vie. Nous ne savons des années inconscientes de notre existence que ce que nos mères nous disent. Je ne m’arrêterai à cette courte période que pour recueillir cette déclaration que l’auteur de
Boule-de-Suif fit, incidemment, en 1889, à François Tassart, son valet de chambre, aujourd’hui retiré à Cannes que son maître lui apprit à aimer. Que cela ait eu lieu à Fécamp — comme je le crois pour y avoir souvent entendu parler de cette vieille pratique pendant mon enfance où florissait encore, entre autres, la superstition du « Mal Saint-Main »
4 — ou à Miromesnil, peu nous chaut. Mais l’intérêt tragique du fait signalé est considérable. Maupassant paraît être en pleine force — alors qu’il sera mort fou quatre ans plus tard. Il aura entendu auparavant Hervé, son frère, qui mourra en cette même année 1889 (le 13 novembre), le maudire devant les infirmiers qui allaient, lui aussi, l’enfermer.
« Mon maître est prêt à partir pour une grande soirée. Il tourne et retourne son claque entre ses mains. Tout en le regardant, il finit par dire :
« — Il est bien usé et démodé. Il faudra que je m’en commande un, car, excepté pour mes chapeaux mous, je suis toujours obligé de les faire faire sur mesure. J’ai la tête si ronde que je ne trouve jamais rien de tout fait. Cette tête absolument ronde que nous avons, mon frère et moi, vient, m’a dit ma mère, de ce que le vieux médecin qui nous a reçus à notre arrivée dans ce monde, nous a aussitôt pris entre ses genoux, nous a fortement massé la tête, en finissant par le geste du potier qui arrondit son pot d’un coup de pouce fin. Puis il dit alors à ma mère :
« — Vous voyez, Madame, je lui ai fait une tête ronde comme une pomme qui, soyez sûre, donnera plus tard un cerveau très actif, et presque sûrement une intelligence de premier ordre.
« Il fit la même chose à mon pauvre frère, mais, soit que les six années qui nous séparaient eussent fait mollir les mains du docteur, soit qu’il fût moins bien disposé, il n’arrivait pas à lui donner la forme qu’il voulait. Elle glissait toujours, cette petite tête, elle lui échappait et il en était si contrarié qu’il laissa échapper un juron normand... Je me demande parfois si c’est le massage de ce bon vieux docteur sur mon jeune cerveau, en le pétrissant d’une certaine manière, qui me permet de donner si facilement aujourd’hui un travail au-dessus de la moyenne5. »
1 La maison portait le numéro 86. Elle est actuellement habitée par M. Joseph de Chanteloup, saleur.
2 Guy de Maupassant fut baptisé dans l’église de Tourville-sur-Arques par l’abbé Sury.
3 Détail assez ignoré : en avril 1866, la nièce de Flaubert et son mari songèrent fortement à acheter le château de Miromesnil.
4 C’est-à-dire la gourme. La guérison du « mal Saint-Main » s’obtenait ainsi : la mère de l’enfant atteint de gourme devait aller quêter aux portes l’argent nécessaire à faire dire un certain nombre de messes à l’intention du petit malade. La guérison suivait !
5 Souvenirs sur Guy de Maupassant (Plon, éditeur).