Édouard Maynial : La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Mercure de France, 1906, pp. 153-163.
Chapitre II Troisième Partie, Chapitre III Chapitre IV

III

Toute cette correspondance que nous venons d’analyser nous fournit de précieux documents pour l’histoire de l’œuvre de Maupassant ; elle atteste aussi les bons rapports que l’auteur entretenait avec son principal éditeur. Ces rapports finirent cependant par s’altérer, voici dans quelles circonstances : en octobre 1891, Maupassant fut prévenu par un libraire anglais que les exemplaires de la Maison Tellier étaient épuisés chez Havard, depuis trois mois ; il fit constater le fait par huissier ; et son avoué fit sommation à l’éditeur d’avoir en magasin dans les vingt-quatre heures une édition de cinq cents exemplaires. Maupassant obtint gain de cause et se réjouit du résultat comme d’un succès personnel :
Ce fait, écrit-il, prouve donc absolument que, sous ma menace de reprendre l’œuvre, Havard, sans hésitation, a reconnu, par son obéissance immédiate, qu’il n’avait pas le droit de laisser son magasin un seul jour démuni d’un seul de mes volumes...1.
Cette histoire se place, il est vrai, à une époque où Maupassant, ayant ressenti les terribles atteintes du mal qui devait l’emporter, se montrait d’une susceptibilité facilement irritable2. Mais elle témoigne du moins de la vigilance toujours en éveil qu’il mettait à faire respecter ses droits d’auteur. Aussi bien cette aventure n’est-elle pas unique dans sa carrière littéraire et l’on pourrait écrire une histoire développée de ses procès ; nous nous bornerons à en rappeler quelques-uns parmi les plus connus ou les plus caractéristiques.
Le Supplément littéraire du Figaro3 avait publié en feuilleton, dans son numéro du 7 janvier 1888, l’étude de Maupassant sur le roman qui devait paraître le surlendemain chez Ollendorff, en tête de Pierre et Jean. Pour faire tenir cette longue étude dans les douze colonnes de son feuilleton, le journal y avait pratiqué d’abondantes coupures sans le consentement de l’auteur. On avait supprimé notamment les six premières lignes où l’auteur constate que son étude n’est pas un plaidoyer pour son roman, puisque les idées qu’il veut présenter entraîneraient précisément la condamnation du genre d’étude psychologique qu’il avait entrepris dans Pierre et Jean. Six pages très importantes sur l’utilité de la critique avaient disparu4, ainsi qu’un long passage essentiel sur le réalisme5. Enfin certains développements avaient été modifiés ou abrégés6. Maupassant commença par protester dans une lettre écrite au directeur du Figaro : il se plaignait que les coupures pratiquées dans le texte de son étude le rendissent presque inintelligible.
Je tiens, disait-il, dans l’intérêt de tous les écrivains autant que dans le mien, à faire proclamer une fois de plus notre droit absolu d’empêcher que notre pensée soit mutilée7.
Il déplorait aussi les retards que le Supplément du Figaro avait apportés à la publication de son article :
Je m’étais assuré trois mois à l’avance que le Figaro acceptait cette étude à laquelle j’attachais, à tort ou à raison, une grande importance, car elle exprime ce que je pense sur le roman et répond à des critiques qui m’ont été souvent adressées. En cas de refus de sa part, j’aurais eu le temps de choisir une revue à mon gré. J’ai livré mon manuscrit trois semaines avant sa publication. Le directeur du supplément m’a fait retarder de huit jours l’apparition de Pierre et Jean, auquel cette dissertation sert de préface, afin de laisser le numéro du 1er janvier à la revue de Caran d’Ache. La veille encore, le susdit directeur m’a fait faire une communication sur un autre sujet, sans qu’il fût question du travail qui devait paraître le lendemain. J’ai non seulement le droit, mais aussi toutes les circonstances favorables, et par conséquent le droit d’obtenir un jugement décisif contre les ciseaux autoritaires, fussent-ils même maniés par des mains plus compétentes8.
Maupassant intenta un procès au Supplément littéraire du Figaro ; il choisit comme avocat Georges Lachaud, et demanda cinq mille francs de dommages-intérêts. Il soutenait cette thèse que la remise d’un manuscrit entraîne implicitement l’obligation pour celui qui le reçoit de le publier in extenso. Voici d’autre part la note que publia le supplément en réponse à l’assignation de Maupassant :


à propos d’une préface

Nos lecteurs se souviennent, peut-être, d’une étude sur le roman moderne parue dans notre dernier supplément.
L’auteur, n’ayant pas demandé à revoir ses épreuves, nous avions nous-mêmes choisi les principaux fragments de son travail et laissé de côté certains passages qui ne nous paraissaient pas absolument nécessaires. Cela se pratique couramment dans le journalisme, quand on y est forcé par la mise en pages du journal ou l’abondance des matières, surtout si l’écrivain est assuré d’une autre publicité, telle que celle du Livre ou de la Revue.
Nous avions d’ailleurs eu soin de prévenir le public que l’étude en question devait paraître presque simultanément en tête du nouveau roman de l’auteur, et nous donnions aussi le nom de l’éditeur.
Le susdit auteur n’a pas été satisfait des coupures pratiquées dans sa préface. Cette susceptibilité est très admissible, mais, puisque le romancier craignait que sa pensée tronquée ne fût pas parfaitement comprise, il n’avait qu’à réclamer auprès de nous le droit de la compléter.
Au lieu d’agir ainsi, le romancier a cru devoir porter ses plaintes à d’autres journaux et annoncer bruyamment qu’il allait faire un procès au Figaro.
Du moment que la question se traite sur papier timbré, la conversation n’a plus d’agrément pour nous, et il nous semble préférable de laisser la parole aux avocats9.
Grâce à l’intercession du président Aubepin, l’affaire s’arrangea sans débats judiciaires ; Maupassant retira son assignation, après que le supplément eut accepté de faire paraître dans ses échos la note suivante :
M. Guy de Maupassant, à la suite des explications qui lui ont été fournies au sujet de coupures faites sans son autorisation dans une étude parue ici même, coupures qui avaient donné lieu à une action judiciaire contre le Figaro, vient de renoncer à ces poursuites. Nous sommes heureux de cette solution amiable qui nous permet de reprendre nos anciennes relations avec notre confrère10.
Deux ans plus tard, une nouvelle affaire entraîna Maupassant à de justes revendications. L’éditeur Charpentier préparait, en mai 1890, une édition illustrée des Soirées de Médan ; le volume devait contenir les portraits à l’eau-forte des six auteurs par Dumoulin. Ces portraits avaient été faits d’après des photographies, aucun des écrivains n’ayant posé devant le peintre. Maupassant apprit la chose absolument par hasard ; Charpentier l’avait bien prévenu, au cours d’une conversation, qu’il comptait faire une réédition illustrée des Soirées de Médan, mais il n’avait pas été question de portraits ; puis l’éditeur avait envoyé un prospectus détaillé, mais Maupassant, toujours en voyage, ne l’avait pas reçu. Ce fut Huysmans qui lui apprit à la fois que son portrait était exposé au Salon, avec le sien, ceux de Zola, de Céard, d’Alexis et d’Hennique, et que tous les six venaient de paraître dans les Soirées de Médan. Maupassant protesta violemment et déclara qu’il s’adresserait à la justice si son portrait n’était pas supprimé immédiatement du volume dont on était en train de faire les expéditions. Il se montra sur ce point parfaitement intraitable.
Je me suis fait une loi absolue, dit-il, de ne jamais laisser publier mon portrait toutes les fois que je peux l’empêcher. Les exceptions n’ont eu lieu que par surprise. Nos œuvres appartiennent au public, mais pas nos figures11.
Aussi, comme depuis longtemps il avait interdit la vente de ses photographies, il est vraisemblable que l’eau-forte de Dumoulin avait été faite d’après une épreuve prêtée par un ami. En raison de ses bons rapports avec Charpentier, Maupassant souhaitait un arrangement à l’amiable, et, voulant éviter un procès, il écrivit à l’éditeur la lettre suivante :
... Vous n’ignorez point que, depuis longtemps déjà, je me refuse absolument à laisser exécuter, exposer ou vendre aucun portrait et aucune photographie de moi. J’ai refusé cette autorisation à MM. Nadar, Havard12, Paul Marsan, venu pour le Monde Illustré. Je l’ai refusée à plus de dix journaux, à l’Illustration, etc. Or, il est impossible d’admettre que le premier peintre venu, sans même connaître son modèle, ou l’ayant à peine rencontré, ait le droit d’emprunter à un ami une photographie donnée (car la mienne n’est pas en vente) et d’exécuter avec cela n’importe quelle tête, puis de l’envoyer à l’Exposition, sans que la personne portraiturée ainsi ait été seulement prévenue. Il est encore plus inadmissible en droit... qu’un éditeur publie dans un volume et vende l’image, fabriquée dans ces conditions, d’un auteur qu’il connaît beaucoup, sans l’avoir même consulté... Voici ce que le réclame : vous allez me fournir le chiffre exact du nouveau tirage des Soirées de Médan, afin que je puisse comparer le nombre des portraits existants avec celui des portraits détruits. Ces eaux-fortes seront enlevées de tous les exemplaires en magasin chez vous. Après cette opération, ces exemplaires seront échangés avec ceux déposés par vous dans les librairies. Vous traiterez ensuite ces derniers volumes de la même façon. Toutes les eaux-fortes enlevées ainsi seront livrées soit à moi, soit à mon avoué, afin que ce contrôle soit fait. Si vous n’acceptez pas cette combinaison, je m’adresse, aujourd’hui même, à la justice13.
Maupassant confia l’affaire à son avoué et choisit comme avocat M. Émile Straus, mais il ne semble pas qu’il y ait eu procès.
Enfin, en 1891, deux mois avant sa tentative de suicide, Maupassant engagea un procès en Amérique contre un journal de New-York : l’Étoile avait pris dans les Contes de la bécasse la nouvelle intitulée le Testament et en avait tiré un long roman qui fut publié avec la signature de Maupassant. Le journal prétendait avoir un traité signé de l’auteur et autorisant cette adaptation ; il allait même jusqu’à donner la date du traité ; mais, sommé de produire une photographie du texte et de la signature, il se déroba. Maupassant mena grand bruit autour de cette dernière affaire ; mais il fut obligé d’arrêter ses poursuites devant les frais considérables qu’elles exigeaient et auxquels il semble bien qu’il n’ait pu faire face à ce moment14.
Cela se passait en novembre et décembre 1891. Il est à remarquer que les trois procès dont nous venons de faire l’historique appartiennent aux années les plus troublées de la vie de Maupassant. Dans cette exaspération continuelle de sa susceptibilité, dans l’âpreté maladive qu’il met à proclamer ses moindres droits et à les faire respecter, on sent déjà le ravage de l’idée fixe, et l’angoisse des tortures intimes. Ce détraquement est apparent jusque dans la forme des lettres relatives à ces trois affaires : la lettre au Figaro15 est remplie de ratures, de surcharges et de corrections ; celle à Charpentier16 est d’un style pénible et compliqué ; celles enfin où il est question du procès d’Amérique17 sont presque inintelligibles : elles renferment des fautes d’orthographe et de français, des phrases inachevées, des propositions contradictoires, des mots visiblement mis pour d’autres. D’ailleurs, dans l’un de ces billets, Maupassant apprend à son avoué la gravité de son état et parle de sa santé en ces termes :
Je suis tellement malade que j’ai bien peur d’être à la mort dans quelques jours par suite d’un traitement qu’on m’a fait suivre18.
Nous verrons plus loin que ces procès ne sont pas les seuls qu’il ait engagés à cette époque de sa vie et sous l’influence d’un état nerveux de plus en plus compromis.

1 Note personnelle de Maupassant publiée par A. Lumbroso, p. 452.
2 À la suite de cet incident, Maupassant avait décidé de retirer ses œuvres à V. Havard. Après son internement à la maison de santé du Dr Blanche, sa mère insista auprès de M. Lavareille, administrateur des biens de Maupassant, pour que cette décision fût respectée.
3 Le Supplément littéraire du Figaro avait pour rédacteur en chef A. Périvier, pour secrétaire de la rédaction Auguste Marcade.
4 Pp. II à VIII de l’édition Ollendorff non illustrée.
5 Id., pp. IX à XIV.
6 Id., pp. XVII et XXII.
7 A. Lumbroso, p. 422. Ces lignes ont d’ailleurs été raturées dans la lettre originale.
8 A. Lumbroso, pp. 422-423.
9 Supplément littéraire du Figaro, 14 janvier 1888.
10 À propos de l’étude sur le roman publiée par le Figaro, M. Léopold Lacour écrivit à Maupassant une lettre très intéressante rapportée par A. Lumbroso (pp. 423-425). M. Léopold Lacour joignait à des éloges très intelligents quelques critiques exactes : notamment il signalait à Maupassant une contradiction flagrante entre deux développements relatifs au rôle de la critique, et une citation erronée. Maupassant fait dire à Flaubert : « N’oubliez pas ceci, jeune homme, que le talent — suivant le mot de Chateaubriand — n’est qu’une longue patience. » Dans une lettre au Figaro, Maupassant revendique pour lui cette confusion qu’il semblait attribuer à Flaubert, la phrase citée étant, non de Chateaubriand, mais de Buffon. La contradiction signalée par M. Léopold Lacour et la citation inexacte ont été maintenues dans les premières éditions de Pierre et Jean.
11 Note autographe publiée par A. Lumbroso, p. 444. Pourtant l’édition Des vers publiée par Havard, en 1884, contenait un portrait de Maupassant gravé à l’eau-forte par Le Rat.
12 Cette déclaration, en ce qui concerne Havard, nous paraît inexacte.
13 Lettre du 30 mai 1890, publiée par A. Lumbroso, p. 444.
14 A. Lumbroso, pp. 452 à 458.
15 Janvier 1888.
16 Mai 1890.
17 Novembre-décembre 1891.
18 A. Lumbroso, p. 454.

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