Édouard Maynial : La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Mercure de France, 1906, pp. 272-280.
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V

Dès le mois de novembre 1891, Maupassant comprit que tout était fini. Aux amis qu’il voyait à cette époque il laissait entendre que rien désormais ne pouvait le tromper, et qu’il aurait au moins le courage de s’affranchir lui-même. L’un d’eux dîna avec lui dans l’intimité, à bord de son yacht, au vieux port de Nice ; Maupassant ne mangea rien et causa microbes ; il reconduisit son ami par une soirée d’étoiles, sur la route de Beaulieu, et, prenant congé de lui, dit mélancoliquement : « Je n’en ai pas pour longtemps Je voudrais bien ne pas souffrir1. » À un autre, après de douloureuses confidences sur sa santé, il dit simplement : « Adieu — Au revoir — Non, adieu. » Et il ajouta, avec une sorte d’emphase stoïque : « Ma résolution est prise. Je ne traînerai pas longtemps. Je ne veux pas me survivre. Je suis entré dans la vie littéraire comme un météore, j’en sortirai comme un coup de foudre2 ! »
Dans une semblable déclaration, nous retrouvons la trace de cette exaltation, de ce délire des grandeurs dont nous avons donné plus haut quelques exemples : c’est à cette époque que les médecins qui soignaient Maupassant commencèrent à être frappés par le grossissement invraisemblable de ses récits. Un autre symptôme, en général peu connu, se manifeste : Maupassant, dont l’indifférence en matière de religion fut toujours profonde, éprouve une sorte de détresse morale qui le conduit à chercher un refuge dans la foi ; il fait de l’Imitation de Jésus-Christ son livre de chevet ; ces troubles religieux nous sont connus grâce aux souvenirs de P. Bourget et de M. Ch. Lapierre.
Sa résolution une fois arrêtée, Maupassant eut encore la force de prendre ses résolutions suprêmes. Il écrit à son avoué, le 5 décembre : « Je suis tellement malade que j’ai bien peur d’être à la mort dans quelques jours3 ; » et au même, quatre jours avant sa tentative de suicide : « Je vais de mal en pis, ne pouvant plus rien manger, la tête affolée... Je suis mourant. Je crois que je serai mort dans deux jours4. » Il lui envoie son testament, et quelques jours après, un codicille, puis il se ravise : il préfère que le testament demeure entre les mains de son notaire à Cannes, qui a en dépôt toutes les affaires de la famille concernant la succession ; il prie son avoué de Paris de se mettre en relations avec le notaire de Cannes. Ce sont ses derniers mots, et le billet se termine par la phrase que nous avons déjà citée : « C’est un adieu que [je] vous envoie. »
Tout, désormais, laissait prévoir une catastrophe ; et il semble même, d’après les détails que nous venons de donner, que Maupassant l’avait volontairement préparée. Elle eut lieu le 1er janvier 1892.
La veille de Noël, il avait promis à sa mère d’aller réveillonner auprès d’elle, à Nice, à la villa des Ravenelles. À ce moment-là, il semblait encore assez calme, et parlait gaiement de ses projets d’avenir ; il venait de demander à sa mère de relire pour lui les romans de Tourguéneff et de lui en faire le résumé pour l’étude qu’il préparait alors.
Tout à coup il changea d’avis. Il n’irait pas à Nice passer la journée de Noël, comme il l’avait annoncé. Il réveillonna aux îles Sainte-Marguerite, en compagnie de deux dames, deux sœurs, dont l’une avait tenu une grande place dans sa vie, et qui repartirent le lendemain même pour Paris après cette étrange visite d’éternel adieu. On en a dit assez pour faire comprendre de quelles femmes il s’agissait et combien dut être tragique cette suprême rencontre5. Maupassant rentra à Cannes. Il avait promis de nouveau à sa mère, pour la dédommager du réveillon manqué, d’aller finir l’année et passer le jour de l’an auprès d’elle. Mais le 1er janvier, se sentant trop malade, il renonça à son projet. Peut-être voulait-il s’éviter le déchirement douloureux de ce qu’il savait être une séparation, peut-être le courage lui manquait-il au dernier moment pour aller jusqu’au bout de sa résolution et craignait-il quelque faiblesse. Cependant, sur les sollicitations de son domestique, qui voulait l’arracher à sa douloureuse solitude et comptait sur cette visite pour le distraire et le calmer un peu, il se décide à partir pour Nice. Il faut ici laisser la parole à Mme de Maupassant, qui a fait le récit de cette triste entrevue :
Le jour de l’an, Guy, en arrivant, les yeux pleins de larmes, m’embrassa avec une effusion extraordinaire. Toute l’après-midi nous causâmes de mille choses ; je ne remarquai en lui rien d’anormal, qu’une certaine exaltation. Ce ne fut que plus tard, à table, au milieu de notre dîner, en tête à tête, que je m’aperçus qu’il divaguait. Malgré mes supplications, mes larmes, au lieu de se coucher, il voulut tout de suite repartir pour Cannes... Enfermée, clouée ici par la maladie : « Ne pars pas, mon fils ! lui criai-je, ne pars pas ! » Je m’attachai à lui, je le suppliai, je traînai à ses genoux ma vieillesse impotente. Il suivit sa vision obstinée. Et je vis s’enfoncer dans la nuit... exalté, fou, divaguant, allant je ne sais où, mon pauvre enfant6.
Nous savons par ailleurs, et notamment grâce aux souvenirs du docteur Balestre, quels sont les propos délirants que tint Maupassant à ce dîner du 1er janvier 1892, auquel assistaient quelques parents :
Il raconta qu’il avait été prévenu par une pilule qu’il avait prise d’un événement qui l’intéressait. Devant l’étonnement de l’auditoire, il se ressaisit ; à partir de ce moment, il fut triste, et le dîner s’acheva dans un silence soucieux7.
Résistant aux supplications de sa mère, Maupassaut demanda sa voiture aussitôt après le dîner et repartit pour Cannes : il habitait à cette époque le chalet de l’Isère, sur la route de Grasse. À peine rentré, il s’enferme dans sa chambre ; son domestique, inquiet de le voir dans un pareil état de surexcitation, veut rester auprès de lui ; Maupassant le renvoie8. Il était arrivé à cette heure suprême dont il avait analysé avec une pénétration singulière les émotions diverses, dans une de ses nouvelles9 : il allait se tuer, il le voulait ainsi ; il profiterait d’une dernière lueur de lucidité, du dernier effort de son énergie défaillante pour accomplir l’acte nécessaire.
Il voulut d’abord se servir de son revolver et ouvrit le tiroir où il le renfermait. Mais son domestique, par précaution, avait enlevé les balles, après une nuit où il surprit son maître tirant par la fenêtre de sa chambre contre un malfaiteur imaginaire10. Il est vraisemblable que Maupassaut se rendit compte de l’inutilité de son arme et renonça à en faire usage. Le Petit Niçois, dans son numéro du 15 janvier 1892, démentait le bruit qui avait couru de cette première tentative. En tout cas, le revolver fut retrouvé sur le bureau. Maupassant essaya de s’ouvrir la gorge, non pas avec un rasoir, comme on l’a dit, mais avec un coupe-papier en métal : cette arme imparfaite glissa du cou sur le visage et y fit une entaille profonde. Aux cris du blessé, le domestique, qui veillait, accourut ; comprenant qu’il ne pourrait à lui seul défendre son maître contre lui-même, il appela à son aide les deux marins du Bel-Ami, Bernard et Raymond, dont Maupassant a laissé dans son livre Sur l’eau un curieux portrait.
C’est à grand’peine qu’ils parvinrent à s’emparer de lui et à le maintenir sur son lit jusqu’à l’arrivée du docteur. Ils n’y seraient parvenus que très difficilement sans la force herculéenne de Raymond11.
La blessure se cicatrisa très rapidement ; mais l’état de surexcitation s’accentua de plus en plus ; il fallut employer la camisole de force ; et l’on décida l’internement dans une maison de santé.
Tel est ce dernier épisode de la vie consciente de Maupassant. Il nous paraît absolument certain que lui-même avait préparé volontairement le dénouement qui échoua, et qu’il était encore maître de ses pensées et de ses actions quand il tenta de se tuer : l’imperfection des moyens qu’il employa doit être attribuée à la vigilance de son entourage qui avait éloigné de lui toutes les armes dangereuses. Les confidences qu’il avait faites à ses amis, notamment ses dernières paroles à J.-M. de Heredia12, les dispositions qu’il avait prises, tout atteste que cette solution était réfléchie et librement acceptée. Quelques mois auparavant, il avait dit à l’un des médecins qui le soignaient :
Ne croyez-vous pas que je m’achemine vers la folie ?... Si cela était, il faudrait m’avertir : entre la folie et la mort, il n’y a pas à hésiter, mon choix est fait d’avance13.
Avant de l’emmener à Paris, ses amis essayèrent de réveiller dans sa mémoire éteinte, dans son intelligence détraquée une lueur dernière. On savait avec quelle passion il avait aimé son yacht le Bel-Ami, serviteur complaisant de ses folles équipées : peut-être la vue du yacht le ramènerait-elle pour quelques instants à la réalité, peut-être lui arracherait-elle quelques paroles cohérentes. On le mena sur le rivage.
Le Bel-Ami se balançait doucement sur la mer... Le ciel bleu, l’air limpide, la ligne élégante de son yacht chéri, tout cela parut le calmer. Son regard devint doux... Il contempla longuement son navire, d’un œil mélancolique et tendre... Il remua les lèvres, mais aucun son ne sortit de sa bouche. On l’emmena. Il se retourna plusieurs fois pour revoir le Bel-Ami14.
C’était l’adieu suprême qu’il donnait à la vie, à la vie puissante et sauvage qu’il avait voulu maîtriser d’une étreinte trop ardente ; tout ce qu’il avait aimé, toutes les jouissances âpres ou délicates qu’il avait épuisées une à une, tous les désirs, toutes les passions meurtrières s’éteignaient en lui lentement au milieu du silence et de la nuit. La paix funèbre du néant l’enveloppa. D’avance, par une sorte de pressentiment mélancolique, il en avait goûté la triste douceur, quand il écrivait cette phrase : « Oh ! seuls les fous sont heureux, parce qu’ils ont perdu le sentiment de la réalité. »

1 Henry Roujon, art. cité.
2 J.-M. de Heredia, discours cité.
3 A. Lumbroso, p. 454.
4 A. Lumbroso, p. 460.
5 Voir dans le livre de M. Lumbroso, pp. 118-119 et 330.
6 A. Lumbroso, p. 119.
7 Ibid., p. 76.
8 Tous ces détails et ceux qui suivent sont empruntés au récit de Mme Leconte du Nouy, En regardant passer la vie, pp. 98-100).
9 La nouvelle intitulée Suicides, dans les Sœurs Rondoli ; cf. aussi Un lâche, dans les Contes du jour et de la nuit.
10 En regardant passer la vie, p. 98.
11 En regardant passer la vie, p. 100.
12 Voir plus haut, p. 273.
13 En regardant passer la vie, p. 99.
14 A. Lumbroso, p. 78.

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