Édouard Maynial : La vie et l’œuvre de Guy de Maupassant, Mercure de France, 1906, pp. 280-286.
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VI

Ce que fut cette agonie de dix-huit mois, quelques-uns nous l’ont dit. On a recueilli les souvenirs du domestique qui le servait à la maison Blanche, de ses amis qui l’y visitèrent ; on a reproduit ce qui pouvait être publié des observations de ses médecins1.
Mais presque toutes ces révélations sont récentes, postérieures en tout cas à la mort de Maupassant. À partir de la tentative de suicide qui fut rendue publique, le silence se fit peu à peu autour d’un homme qui n’était plus qu’un numéro d’asile. Quelques amis se transmettaient les nouvelles que l’un d’eux allait chercher à la maison Blanche. E. de Goncourt ne manque guère de les enregistrer dans son Journal et il note les progrès de la folie sur un ton de pitié quelque peu triomphante ; à travers les lignes, on devine la revanche de l’écrivain contre un rival plus heureux, du gentilhomme de lettres contre l’homme de lettres2. La note que voici est particulièrement caractéristique :
Jeudi 24 janvier 1892. — Un journal me reproche très sérieusement, comme manque de toute sensibilité, d’être encore vivant à l’heure présente, et au moins, si je vis, de n’être pas devenu fou, à l’instar de Maupassant3.
Plus loin, il rapporte avec une exactitude impitoyable tous les détails que les médecins lui avaient donnés en confidence sur l’état de Maupassant ; c’est en général dans le salon de la princesse Mathilde qu’il les a recueillis :
Mercredi 3 février. — Ce soir, chez la princesse, mauvaises nouvelles de Maupassant. Toujours la croyance d’être salé. — Abattement ou irritation. — Se croit en butte à des persécutions de médecins, qui l’attendent dans le corridor, pour lui seringuer de la morphine, dont les gouttelettes lui font des trous dans le cerveau. — Obstination chez lui de l’idée qu’on le vole, que son domestique lui a soustrait six mille francs : six mille francs qui au bout de quelques jours se changent en soixante mille francs.
Mercredi 17 août. — Dans le chemin de fer pour Saint-Gratien, au moment où les journaux annoncent un mieux dans l’état de Maupassant, Yriarte me fait part d’une causerie qu’il vient d’avoir, ces temps-ci, avec le docteur Blanche. Maupassant colloquerait, toute la journée, avec des personnages imaginaires, et uniquement avec des banquiers, des courtiers de bourse, des hommes d’argent. Le docteur Blanche ajoutait : « Il ne me reconnaît plus ; il m’appelle docteur, mais, pour lui, je suis le docteur n’importe qui, je ne suis plus le Dr Blanche. » Et il faisait un triste portrait de sa tête, disant qu’à l’heure présente il a la physionomie d’un vrai fou, avec le regard hagard et la bouche sans ressort.
Lundi 30 janvier 1893 [cinq moisavant la mort]. — Le Dr Blanche qui fait ce soir une visite rue de Berri [chez la princesse Mathilde] vient causer avec moi de Maupassant, et nous laisse entendre qu’il est en train de s’animaliser4.
Nous avons reproduit telles quelles ces informations dont E. de Goncourt s’est fait complaisamment l’écho, parce que, en dépit de leur intention malveillante, elles concordent assez exactement avec le témoignage des médecins qu’on a recueilli d’autre part. Mais il est à remarquer que jamais E. de Goncourt ne rendit visite à Maupassant, pendant son séjour à la maison Blanche ; ce n’est donc pas à lui qu’il faut demander des souvenirs personnels sur ce séjour.
À la maison Blanche, Maupassant occupait un appartement dans une dépendance, ayant vue sur la cour et sur le parc ; sa chambre était ornée de vues de Florence qu’un admirateur de l’écrivain conserve comme une touchante relique5. Deux domestiques étaient attachés à son service et l’accompagnaient dans ses promenades ; c’est à eux que l’on doit quelques curieux détails sur les derniers moments de Maupassant.
La crise qui avait décidé son entrée dans la maison du docteur Blanche fut d’une extrême violence, mais de courte durée. L’un des médecins qui le soignaient, le Dr Meuriot, écrivait en février 1892 : « Votre cher malade, contrairement à ce que disent les journaux, se porte bien physiquement et mange même depuis plusieurs jours. L’état mental est toujours le même6. » Maupassant recevait les soins de trois aliénistes, les docteurs Blanche, .Meuriot et Franklin Grout. Les deux derniers rédigèrent un cahier d’observations qui se trouvait il y a quelques années entre les mains du comte Primoli ; un journaliste italien, Diego Angeli, en prit connaissance et en tira plus d’un détail pour son article Il Cimitero di Maupassant, paru dans le Giornale d’Italia (30 juillet 1902) sous la signature Didacus. Cette publication avait causé à Mme de Maupassant une tristesse fort naturelle, et elle protesta vivement contre l’indiscrétion du journaliste.
À ces courtes périodes d’exaltation succédait chez Maupassant un abattement prolongé, suivi de délire. Ses accès de violence paraissent avoir été assez rares : on conte que, dans les derniers jours, il jeta une bille de billard à la tête d’un autre malade7. On dit aussi qu’il criait contre un ennemi invisible avec lequel il voulait se battre en duel8. Mais, en général, il restait assez calme, fermant les yeux pour chercher des rimes et composer des vers9, ou divaguant doucement : un jour, une amie, Mme Leconte du Nouy, lui avait envoyé des raisins ; il les repoussa, en riant d’un rire bestial, et dit plusieurs fois de suite : « Ils sont en cuivre10 ! » Son délire reflétait particulièrement la manie de la persécution et celle des grandeurs ; nous en avons cité plus d’un exemple. Une autre préoccupation le hantait : celle des phénomènes de la végétation. Il se promenait souvent dans le jardin ou dans le parc de la maison ; un jour, il s’arrêta devant un parterre, y planta une branche et dit à son domestique : « Plantons cela ici ; nous y trouverons l’an prochain des petits Maupassant11. » Il observait les fleurs et les arbres pendant de longues heures, préoccupé par l’image des mystères de cette vie obscure ; sous la terre, il croyait entendre le bruit des germes en travail, et il déplorait les dégâts que des êtres imaginaires causaient au sol : « Voilà les ingénieurs, disait-il, voilà les ingénieurs qui fouillent la terre, les ingénieurs qui creusent...12. »
Il avait pourtant une lucidité intermittente ; il reconnaissait quelques personnes. Son père et sa mère ne vinrent jamais à la maison de santé. Mais plusieurs amis, notamment MM. Albert Cahen d’Anvers, Ollendorff, Henry Fouquier, lui rendaient assez régulièrement visite. Cahen d’Anvers, le compositeur, était le plus fidèle de ses visiteurs : Maupassant le reconnut jusqu’à la fin, et il ne le laissa jamais partir, même lors de la dernière visite qui précéda la mort de quelques jours seulement, sans lui dire : « Mes hommages chez vous, cher ami13... » Cette phrase n’était sans doute qu’une formule machinale ; nous préférerions avoir quelques détails sur les conversations du malade. En revanche, un autre visiteur, M. Pol Arnault, rapporte que, lorsqu’il vit Maupassant pour la première fois, le 13 janvier 1893, celui-ci avait la camisole de force, et ne reconnut pas son ami14.

1 A. Lumbroso, pp. 80-104. Louis Thomas, art. cité, pp. 350-353.
2 Cf. le mot que nous avons rapporté p. 207.
3 Journal des Goncourt, tome IX.
4 Journal des Goncourt, tome IX.
5 M. le baron A. Lumbroso. (Cf. son livre, p. 97.)
6 A. Lumbroso, p. 465.
7 A. Lumbroso, p. 97.
8 Ibid., p. 96.
9 Ibid., p. 98.
10 Ibid., p. 121. — Il nous paraît intéressant de rapprocher cette anecdote d’une singulière déclaration faite à Jules Claretie par Maupassant dans les dernières années de sa vie. Il lui parlait de « la nécessité où nous étions tous de ne plus goûter à une seule grappe de raisins, tous les raisins de France étant empoisonnés par le soufre ». Il lui conseillait de ne pas même manger un grain de muscat. [J. Claretie, la Dernière pièce de Maupassant. Notes intimes.]
11 A. Lumbroso, p. 96.
12 Ibid., p. 517. Ces détails sont empruntés à l’article de Diego Angeli, que nous avons signalé plus haut ; ils ont été pris dans le carnet d’observations des docteurs Meuriot et Grout.
13 D’après une lettre de M. Cahen d’Anvers à M. Lumbroso (p. 584).
14 A. Lumbroso, p. 580.

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