II

EN BALLON


    En 1886, pendant notre séjour à Antibes, mon maître rentrant un soir me dit : « Je flânais sur la promenade des Anglais quand je fis la rencontre du Prince de Desling duc de Rivoli1 accompagné de quelques dames. Je m'avançai pour le saluer et présenter mes hommages à ces dames, lorsqu'il m'aperçut.
    - Vous, déjà à Nice mon cher, mais cela se trouve à merveille, nous, nous sommes venus comme d'habitude, toujours attirés par les splendeurs de ce beau pays, de cette attirante enchanteresse aux reflets toujours bleus, dont, nous en convenons, nous avons la faiblesse de ne plus pouvoir nous priver, et, ajouta-t-il, un peu aussi pour voir de près le célèbre aéronaute « Jovis »2, ce Marseillais accompli qui monte son ballon et s'élève dans les airs avec une maestria étonnante, et, si vous ne craignez pas de vous mêler à la foule compacte qui, je le crains, va se presser sur l'emplacement où se prépare le gonflement de l'aérostat vous assisterez à un spectacle très intéressant.
    J'acceptai avec le plus grand plaisir. Et me joignant à cette aimable société nous nous rendîmes aussitôt sur le point indiqué pour cette ascension et assistâmes aux derniers préparatifs. Je remarquai que l'aéronaute était très agile, et bien qu'un peu vif il avait une grande expérience et opérait ses manœuvres avec beaucoup de précision et une grande habileté. Installé dans sa nacelle, il salua gracieusement la foule, et, avant de prononcer le sacramentel : lâchez tout !... il serra la main au Prince de Desling qui lui dit : M. Jovis, voulez-vous me faire le plaisir de venir dîner ce soir au Château, 7 heures, avec votre aérostat. J'accepte volontiers, répondit-il, je serai au rendez-vous à l'heure exacte.
    Comme il l'avait promis au Prince, M. Jovis à 7 heures précises opérait sa descente sur la magnifique terrasse de cette demeure royale. Le Prince et ses convives firent une chaleureuse ovation à cet habile aéronaute qui donna à chacun tous les détails qui étaient demandés ».
    C'est à dater de ce jour que M. Jovis ayant gagné la confiance de M. de Maupassant, celui-ci résolut de confier à cet habile praticien la construction de son Horla.
    Peu de temps avant d'en prendre livraison mon maître me donna rendez-vous aux ateliers du boulevard de Clichy pour me montrer son ballon à peu près terminé.
    Le 8 juillet, Monsieur fit sa première ascension avec son Horla, ayant à bord M. Jovis comme Capitaine. Partis de la Villette vers 5 heures du soir, ils s'élevaient par un temps superbe et, pendant plus d'une heure, le ballon se maintint sur Paris dans la direction de l'Est, puis se rendant au désir exprimé par la Princesse Mathilde de voir l'aérostat au-dessus de Saint Gratien, le Capitaine le dirigea de ce côté et, de 9 à 11 heures la Princesse et ses nombreux invités eurent la satisfaction de voir planer le ballon au-dessus du Château et du magnifique parc que la princesse Mathilde y avait formé dès l'acquisition de cette propriété princière, illustrée par le Maréchal Catinat qui, après sa malheureuse campagne du Milanais, s'y retira et y mourut en 1712.
    Au-dessus de Saint Gratien on entendait les voix des personnes qui se trouvaient sur la terrasse de la salle à manger tellement le temps était calme. Vers onze heures, le ballon dirigé vers l'Est jusqu'à Nogent-sur-Marne, fut pris tout à coup par un vent d'orage qui le poussa vers le Nord avec une rapidité incroyable et bientôt nous nous trouvâmes au-dessus de Roubaix à 200 mètres de hauteur, ce renseignement nous avait été donné par des charretiers auxquels nous nous étions adressés ; un quart d'heure plus tard nous passions au-dessus d'une autre grande ville. C'est Gand, dit Jovis, je le reconnais à ses clochers ; une cloche sonna en ce moment et je pensais : c'est la Roland du beffroi des communes qui salue au passage notre aérostat. Puis, notre course ayant continué encore quelque temps, je fis remarquer à M. Jovis que nous avions devant nous une grande étendue, un grand espace qui me paraissait plus clair. Certainement, me répondit-il, vous avez parfaitement raison, nous arrivons au bord de la mer et nous n'avons que tout juste le temps de prendre nos mesures d'atterrissage. Nous éprouvâmes deux secousses assez fortes car l'ancre ne s'accrocha qu'à la deuxième, après un pommier qui se trouvait dans le verger d'une ferme en bordure de mer. Il était trois heures vingt du matin et nous avions franchi la distance de Paris-Heyst en deux heures et quelques minutes (Heyst-s-mer, ville de Belgique, province de Flandre occidentale, à 18 km. de Bruges sur la mer du Nord) des paysans arrivèrent aussitôt, car on est matinal dans ces pays flamands, et, avec beaucoup d'empressement, nous aidèrent à mettre notre ballon en état d'être transporté et nous conduisirent à la gare avec notre matériel3.
    L'année suivante M. de Maupassant fit une seconde ascension avec son « Horla », cette fois il avait à bord une dame et, à cause de cela, me dit mon maître, l'ascension ne sera pas longue, nous quitterons la Villette au plus tard à quatre heures, je vous prie donc de nous préparer un bon dîner froid que nous emporterons pour parer à tout événement et, qu'à notre descente nous ne soyons pas pris au dépourvu ; peut-on prévoir à l'avance où l'on atterrira ? Pour me conformer aux ordres de mon maître j'ai donc préparé le filet de bœuf du Horla, un poulet à la gelée et tout ce qui constitue un dîner froid très confortable. Nous nous rendons à l'usine à Gaz de la Villette où nous trouvons une foule considérable, beaucoup de monde de la Société des gens de lettres, qui sont venus pour assister à l'ascension de la dame et de son mari, tous deux écrivains scientifiques amateurs, très appréciés des vrais lettrés. J'assiste avec mon ami Louis (un fanatique de mon maître) aux derniers préparatifs, j'aperçois alors mon maître qui se détache d'un groupe et cherche des yeux s'il maperçoit, je m'avance aussitôt à sa rencontre. « Ne vous éloignez pas, me dit-il, le départ va avoir lieu dans quelques instants, et, si M. B... que nous attendons n'arrive pas, je vous prendrai avec nous »4.
    Ce moment fut certainement le plus poignant que j'aie éprouvé de ma vie ; j'étais là anxieux, regardant tous ces petits sacs de sable que, quelques instants plus tard, on allait vider dans les airs, quand à mon grand regret je vis arriver M. B... je me résignai, ma place étant prise. M. Jovis, très affairé, vient de découvrir quelques trous à l'enveloppe du ballon et, sans hésiter il déchire un journal, crache sur les morceaux et les applique sur les trous avec beaucoup de dextérité. Les derniers ordres donnés, le ballon aussitôt s'élève gracieusement dans l'espace et disparaît à nos yeux dans une masse de légers nuages blancs...
    A onze heures et demie du soir M. de Maupassant arrive rue Montchanin complètement enthousiasmé de cette sortie : Vous ne pouvez pas, me dit-il, vous figurer rien de plus charmant, de plus délicieux, que cette promenade que nous venons de faire au milieu de ces nuages irisés par les rayons du soleil qui faisait miroiter à nos yeux éblouis toutes les couleurs de l'arc en ciel, la voûte céleste nous est apparue d'un bleu pur comme nous ne l'avions jamais vue, nous glissions doucement, sans secousses, dans un fluide air pur que nous aspirions avec délice, çà a été une promenade vraiment féerique ! Nous avons atterri, sans secousses, au milieu d'un champ dans les environs de Beauvais, après avoir évité non sans peine les fils télégraphiques d'une voie ferrée. Les habitants d'une ferme voisine nous accueillirent avec empressement et la fermière qui n'a pas voulu que nous touchions aux provisions apportées, nous a prestement préparé un excellent dîner, prétendant que ce serait lui faire injure de manger autre chose que les produits de sa ferme. Il est certain que, franchement, mes convives et moi, eussions préféré le poulet à la gelée, mais nous ne pouvions pas réellement désobliger cette trop aimable fermière en refusant son dîner offert de si bon cœur.


1 Il s'agit sans doute de Victor Massena, duc de Rivoli, Prince d'Esling, né le 14 janvier 1836.
2 Maupassant parlait en ces termes du capitaine Jovis dans un article, En l'air, paru dans le Figaro du 9 juillet 1887 :
    « Le capitaine Jovis. C'est un méridional, actif, énergique, souple et fort comme il faut l'être pour pratiquer ce sport dangereux et qui va faire, avec le Horlà, sa deux cent quatorzième ascension ». (Cette ascension eut lieu avec pour passagers, outre Jovis, Paul Bessand, le lieutenant Mallet, Eugène Beer et P. Eyriès. Le départ fut donné à 9 h. 20 du soir, à l'usine à gaz de la Villette, rue d'Aubervilliers).
3 Sur cette ascension, v. également Maupassant, De Paris à Heyst, le Figaro du 16 juillet 1887 :
    « Certes, les chiens sentent le ballon, le voient et donnent l'alarme. On les entend, par toute la plaine, aboyer contre nous et gémir comme ils gémissent à la lune. Les bœufs aussi semblent se réveiller dans les étables, car ils mugissent ; toutes les bêtes effrayées s'émeuvent devant ce monstre aérien qui passe » (...).
    « Sur les lieux habités, nous faisons mugir la sirène : et les paysans affolés dans leur lit doivent se demander en tremblant si c'est l'ange du jugement dernier qui passe » (...).
    « L'air qui nous porte a fait de nous des êtres qui lui ressemblent, des êtres muets, joyeux et fous, grisés par cette envolée prodigieuse, étrangement alertes, bien qu'immobiles. On ne sent plus la chair, on ne sent plus les os, on ne sent plus palpiter le cœur, on est devenu quelque chose d'inexprimable, des oiseaux qui n'ont pas même la peine de battre de l'aile ».
4 Noms des personnes qui montèrent en ballon :
    M. de Maupassant, M. et Mme Richard, M. Bessan, Jovis, capitaine et Malet, lieutenant.