XI

FLAUBERT ET MAUPASSANT

Cannes, novembre 1891.    

    M. de Maupassant sortait de son bain et s'enveloppait d'un peignoir, puis finissait de se sécher avec une serviette ; je lui fis ensuite une friction à l'eau de Cologne sur tout le dos avec une bonne pression sur l'épine dorsale...
    A ce moment il dit : « Cette friction que vous me faites reporte ma pensée vers les jours les plus tristes, les plus pénibles de ma vie, car au décès de mon cher et très regretté Maître Flaubert, je fis sa toilette que je terminai par une forte lotion à l'eau de Cologne. Puis je l'ai habillé d'une chemise, d'un caleçon et de chaussettes en soie blanche ; puis des gants de peau, puis son pantalon à la Hussarde ; son gilet et son veston ; sa cravate passée sous le col de sa chemise formait un fort papillon.
    « Ensuite, je lui ai fermé ses beaux yeux dans lesquels malgré le voile de la mort on voyait encore flotter une légère couleur d'azur : (que disait-il, il avait rapportée de son séjour à Tunis1 !!!).
    « Puis je lui brossai sa moustache et sa belle et forte chevelure qui formait encore des boucles parfaites.
    « Alors je me représentai le travail qu'avait fourni le cerveau que contenait cette tête, bien au-dessus de la moyenne, pour créer son œuvre puissante couronnée par Salammbô, cette œuvre qui occupera une première place dans la vie littéraire pendant les siècles futurs. Puis je me recueillis devant son grand front, haut, large et plein.
    « Après combien de temps, je ne le sais... j'ai posé mes lèvres brûlantes sur la surface de ce front avec une sorte de désir de saisir la puissance mystérieuse qu'il cachait !!! Mais hélas !!! ce fut mon baiser d'adieu !!! ».
    Après un silence il ajouta, comme se parlant à lui-même : « Oui, Salammbô est la Divinité la plus parfaite qui soit ».
    Le récit qui précède m'a paru être une évocation de M. de Maupassant vers l'esprit de son Maître trop tôt disparu qu'il aimait toujours d'une ferveur passionnée...
    Enfin il le dit d'une voix assez ferme cependant, que l'on sentait voulue, car son âme souffrait !
    Assurément on avait l'impression très nette de la position douloureuse de son cœur.
    C'est avec émotion que je relis toujours un passage de la Galerie des Bustes2 de M. Henri Roujon, qui est d'une telle véracité que je me permets de la reproduire ici :
    « ... Qu'il fut promis à la gloire, nous n'en doutions pas, mais qui eût pu prévoir cette éblouissante et tragique carrière de météore ?
    Heureux, célèbre, fortuné, Maupassant reste le bon camarade des années d'apprentissage. Sa plus grande joie était de convier pour un fin dîner, en tête à tête, quelques témoins de ce début. Je n'oublierai jamais le soir où il me fit part des derniers moments de la mort et des funérailles de Flaubert.
    Que son récit était simple et douloureux ! je me maudis de n'avoir pas pris le lendemain quelques notes. Sa dévotion, ce séidisme à la fois intellectuel et sentimental lui inspiraient ces paroles et des actes d'une réelle noblesse.
    Il avait lavé de ses mains le corps de son Maître et présidé à sa dernière toilette, sans phrase, sans pose, sans cris, sans pleurs, le cœur inondé de respect.
    Il l'aimait filialement, comme un disciple qui admire, mais aussi comme un coquin de neveu chérit l'oncle qui l'a gâté et grondé. Je l'ai vu pleurer presque de douleur et de colère lorsque Flaubert dont la fin fut attristée par des embarras pécuniaires dut se réfugier à Croisset pour y vieillir pauvrement... ».

Analogies de Flaubert et de Maupassant

    Monsieur Flaubert,

    D'après les mémoires de Mme Commanville3, la nièce vénérée de l'auteur de Salammbô, voici ce que ce dernier lui dit un jour. Regrettait-il de ne pas avoir suivi la route commune ? Quelques paroles émues sorties de ses lèvres, un jour où nous revenions ensemble le long de la Seine, me le feraient croire.
    Nous avions visité une de nos amies que nous avions trouvée au milieu d'enfants charmants. « Ils sont dans le vrai », me dit-il en faisant allusion à cet intérieur de famille, honnête et bon. « Oui » se répétait-il à lui-même, gravement. Je ne troublais point ses pensées et restais silencieuse à ses côtés.
    Cette promenade fut une de nos dernières.

Caroline Commanville.    

    Monsieur de Maupassant,

    Quand, sur le Mont du Revard, à Aix-les-Bains, il me laissait entendre ses regrets de ne pas s'être marié, il ne faisait en cela que subir la même sensation que son Maître Flaubert, et il a pu faire le serment, sur l'autel du célibat, de ne pas prendre femme ; mais il m'a dit un jour, après un séjour à Aix-les-Bains et un voyage en Suisse, qu'il avait vu une jeune fille qui, selon lui, réunissait les qualités morales et physiques suffisantes pour devenir la compagne d'un littérateur, persuadé qu'elle serait dans ce rôle difficile une perfection.
    Le Maître Flaubert pensait avec une perspicacité lente et profonde, ce qui lui faisait dire : « Pour qui voit les choses avec quelque attention, on retrouve bien plus qu'on ne trouve mille notions qu'on n'avait en soi qu'à l'état de germe, s'agrandissant et se précisant comme un souvenir ».

***

    M. de Maupassant pensait sans pression aucune. Sa figure ne prenait pas, même pendant son travail, l'expression méditative, et parfois, il souriait.
    Ce calme, cette force naturelle d'esprit sain, fort et froid, il le conservait en face d'un danger.
    J'ai entendu M. de Maupassant dire un jour : « L'œuvre de Flaubert est dans la littérature ce que le Parthénon est en architecture : l'expression juste de l'art ».

***

    Le grand philosophe Taine disait : « Nous n'avons qu'un homme qui soit capable de créer... chez lui les caractères germent et se développent d'eux-mêmes : c'est Maupassant. Il est encore mieux doué que Flaubert ».

***

    Dans toute l'œuvre de M. de Maupassant, si on réfléchit le moindrement, on retrouve la même sensibilité que dans celle de Flaubert.

***

    Maupassant disait : « La langue française est une musique pour qui sait s'en servir ».

***

    Les premiers jours de juin 1879, M. Flaubert dînait dans une maison amie rue Murillo ; à cette table étaient réunis de beaux esprits, mais bien sombres en ce moment, sous la triste nouvelle qu'on venait de recevoir - la mort du Prince Impérial survenue là-bas, outre-mer4, dans une colonie anglaise - et l'on pouvait constater que les yeux de ces messieurs, quoique séchés, étaient encore rouges et tout brouillés comme ceux de ces dames leurs voisines.
    Cependant tout ce monde se trouvait encore forcé de parler de ce grand malheur qui frappait au cœur la France, et eux surtout dans leurs belles espérances.
    M. Octave Feuillet5 répétait à tout moment : « mais enfin comment une chose pareille a-t-elle pu se produire ? » et de gros soupirs partant de chaque poitrine lui répondaient
    M. Claudius Popelin6 parlait peu et sa grande barbe était comme figée sur sa poitrine.
    Enfin M. Albert Dubois, artiste peintre et musicien - beau-frère d'Octave Feuillet - je ne sais à propos de quoi, dit à M. Flaubert : « Oui, Maître, quand je lis votre prose, j'éprouve la même sensation que lorsque je joue un de mes morceaux de musique préférés ».
    Flaubert paraissait souffrir de la chaleur de la salle et il jeta un de ces rires d'un sonore étouffé dont il était coutumier ; en ce moment son front m'apparut encore plus grand et sa moustache se releva d'une manière surprenante, puis il dit : « La musique..., en littérature, je n'admets pas qu'un même mot se représente à moins de quinze lignes de distance. - La phrase doit être complète et bien signifier la chose que l'on veut dire.
    Ainsi faite, vous pouvez y trouver un sens qui peut ressembler à votre musique, mon cher Albert ».


1 Flaubert arriva à Tunis le 24 avril 1858. Il s'était résolu à faire ce voyage pour la préparation de Salammbô.
2 Roujon (Henri) (1853-1914), ami de Maupassant et journaliste, écrit dans La Galerie des Bustes (Paris, Hachette, 1909)
    « Il avait lavé de ses mains le corps de son maître, et présidé à sa dernière toilette, sans phrases, sans pose, sans cris, sans pleurs, le cœur inondé de respect. Il l'aimait filialement, comme un disciple qui admire, mais aussi comme un coquin de neveu chérit l'oncle qui l'a gâté et grondé. Je j'ai vu pleurer, presque, de douleur et de colère, lorsque Flaubert, dont la fin fut attristée par des embarras pécuniaires, dut se réfugier à Croisset pour y vieillir pauvrement. « Figurez-vous, disait-il, qu'il n'a pas eu un mot de regret, pas une plainte ! Il relit sans cesse cette fin de la lettre que lui a envoyée Mme Sand : « j'espère bien, mon vieux, que tu ne vas pas regretter ton argent comme un bourgeois ». (Rappelons qu'il n'y a pas de lien de parenté entre Flaubert et Maupassant).
3 Commanville (Caroline), Souvenirs intimes, publiés en tête des diverses éditions de la correspondance. Caroline ne mérite guère les paroles émues de François, car elle ne devait pas se montrer digne de l'affection et du dévouement sans limites de son oncle.
4 Eugène-Louis-Jean-Joseph Bonaparte, fils de Napoléon III, né en 1856, fut tué chez les Zoulous, au service des Anglais, en 1879.
5 Octave Feuillet (1821-1890), romancier bien oublié aujourd'hui, et qui demeure seulement comme le prototype de la littérature rose.
6 Popelin (Claudius) (1825-1892), peintre et émailleur fut l'amant de la Princesse Mathilde et le Journal des Goncourt parle très souvent de lui.