XIII

VOYAGE EN ALGÉRIE 1890


    En revoyant l'exposé que je donne sur cette randonnée, j'ai senti très nettement que le lecteur qui me ferait l'honneur de le parcourir éprouverait comme moi une peine très sincère en pensant que l'auteur de Au Soleil soit disparu sans avoir eu le temps d'écrire ce troisième voyage en Algérie qu'il avait fait avec l'intention d'en tirer une œuvre spécialement soignée et d'un caractère inattendu, même pour ses admirateurs habituels.
    D'après les impressions qu'avaient faites sur moi l'élève du grand Maître de Salammbô, la vue du désert aux portes de Batna, puis Biskra, et toutes les oasis des environs et encore le Rummel, à Constantine, avec tout son pittoresque curieux, et les faits étranges qui s'y rattachent, n'est-il pas permis de croire que M. Guy de Maupassant, sans avoir la prétention de faire pâlir Dante, aurait, sur toutes ces choses, jeté des notes nouvelles qui les auraient éclairées d'un jour nouveau, et aussi sur les mœurs, faits et gestes de ce peuple mystérieux et intéressant par certains côtés.
    Me serait-il encore permis de placer ici des regrets ?
    Le jour où M. le Marquis de Morés est venu au château de Motelle à Saint-Georges, pour faire ses adieux à M. et à Mme Albert de Voise, à la veille de partir pour l'expédition qui devait lui être fatale, il me dit : « François, je ne vous emmène pas, quoique vous connaissiez bien les Arabes et que M. de Maupassant eût la même idée sur l'expédition que je vais entreprendre : la seule différence, c'est que lui voulait partir de Biskra, et moi, j'ai établi mon point de départ de Tunis ». Ma réponse au marquis de Morés fut un regret qui me passa dans l'âme et qui se continue encore à présent, chaque fois que je vois au cimetière de Cannes la colonne de granit rouge qui recouvre ses nobles restes.
    Aujourd'hui, j'ai encore présente à la mémoire l'expression de volonté de ces deux hommes, Maupassant et Morés : je crois toujours entendre le son de leurs voix, disant leur amour pour leur chère France.

Cannes, le 19 janvier 1929.    

***

Marseille, le 6 septembre 1890.    

(Arrivée à Alger)

    Le transatlantique « Duc de Bragance », avec la douceur d'un « Bel-Ami1 », nous conduit à Alger en vingt-quatre heures. Il est bon de dire que la mer est on ne peut plus propice, calme pendant toute la traversée. Et quand je revois El-Djezaïr2, aujourd'hui la capitale de la France africaine, je n'ai qu'une pensée, c'est de dire à mes camarades que nous appellerions Alger la reine des rives de la Méditerranée du continent africain, de même que Théophile Gautier a baptisé Marseille reine de la côte européenne.
    Je retrouvais Alger, blanche comme à mon précédent voyage, avec des reflets d'un violet léger. Le soleil se rapprochant des hauteurs d'El-Biar3 éclairait, de sa douce lumière, les dômes des palais de Mustapha supérieur, tous entourés de verdure.
    M. de Maupassant était, en ce moment, sur la passerelle ; il faisait à ses amis la description de cette ville qu'il connaissait très bien, et cela en des termes de circonstance, comme son esprit savait les trouver. Il tenait sa longue-vue de la main gauche et,
    par les mouvements de la droite, on pouvait suivre ce qu'il disait, tant ses gestes étaient précis et gracieux.
    A notre arrivée à l'Oasis, une déception attendait M. de Maupassant. Le maître d'hôtel le reçut d'une manière fort aimable, lui rappelant ses précédents séjours, tout cela dans un langage de respect sincère. Mais, pour ce jour, ses regrets étaient tout ce qu'il avait à offrir ; pas une place de libre à prendre. Alors, tout en maugréant, notre petite troupe fit un demi-tour à gauche et alla se loger de l'autre côté du square, à l'hôtel de l'Europe.
    Le lendemain, à huit heures du matin, nous rentrions à l'hôtel, venant des hauteurs de Mustapha supérieur, où nous avions assisté à un lever de soleil qui nous avait rappelé l'excursion que nous fanes quelques années plus tôt au cap Matifou4.
    M. de Maupassant disait : « Voyez-vous, ces levers de soleil sont comme les belles femmes. Plus on les voit, plus on leur découvre de charmes. Ils varient leur intensité de poésie, selon l'heure, le temps et les lieux où ils se montrent à nos yeux. Et, n'en est-il pas de même pour certaines beautés qui nous séduisent plus ou moins, selon le cadre dans lequel elles nous apparaissent ? »
    Mon maître avait chaud, car nous avions donné du jarret. Il voulait se changer, quand le chef lui dit qu'un officier l'attendait au salon. L'officier parti, M. de Maupassant se fit faire une bonne friction, puis il me dit : « Vous voyez, ils savent déjà au Cercle que je suis ici, et ils ne perdent pas de temps. Toujours ces Messieurs ont été très aimables pour moi, à chacun de mes voyages à Alger. J'en suis même un peu confus. Je lui ai dit que j'irais ce soir au Cercle, mais que je n'étais que de passage, partant au premier jour pour l'intérieur avec des amis. Vous pourriez voir, maintenant, où sont ces derniers, et faire visiter la ville à vos confrères, s'ils ont fini leur service ».
    L'auteur de Rose5 me disait cela sérieusement, tout en riant dans sa moustache. Mes confrères étaient Anatole, un ex-cuirassier, une belle enfant de Lorient, et une seconde suivante, Rose, qu'on avait trouvée un matin de printemps accrochée à la grille du parc Montceau, rue Rembrandt.
    Le matin suivant, au récit que je faisais de nos sorties à M. de Maupassant, il répondit : « Eh ! mon Dieu, oui, en voyage, on devrait toujours tout prendre du côté risible, ne voir que le comique, l'amusant, surtout sur cette terre d'Afrique aux coutumes et aux races les plus bariolées et extraordinaires pour nous, Européens. Mais chacun de nous voyage avec son tempérament et on n'est pas toujours le maître de le modifier selon les circonstances. Enfin, sur toutes ces volontés limitées, peu douées de force, la lune, cette errante de nuit qui nous a si souvent occupés, a, sur leur caractère, sur leur humeur, un pouvoir encore mal défini. Faisons de notre mieux pour remplir convenablement notre tâche, le dieu des voyageurs nous en saura peut-être gré un jour. Nous avons fait une longue promenade en voiture qui a beaucoup plu, je dirai même qui a enthousiasmé mon monde ; il n'y a eu que quelques points noirs, plutôt bruns, sur les hauteurs des collines de Mustapha si bien garnies d'arbrisseaux verts. Au détour des sentiers se trouvaient des jeunes filles dépourvues de tous vêtements, même de la pudique feuille de vigne. Sur le moment, cela nous a paru shoking... puis... enfin, nous avons été obligés de reconnaître que ces créatures étaient très bien faites, sans être des Vénus finies ».

(D'Alger à Médéa)

    Le 10 septembre, à six heures du matin, à la gare d'Alger, une machine siffla un coup strident, puis toussa et gémit comme si elle sortait d'un mauvais rêve ; tout de même, rassemblant tout son courage, elle se mit en marche et fila du quinze kilomètres à l'heure. Bientôt, nous étions dans la plaine de la Mitidja ; là, nous fîmes remarquer à Anatole qu'il occupait toujours la fenêtre de ce côté : « Oui, répondit-il, c'est un besoin que j'éprouve, dans l'espoir de voir par là, sous les pommiers, une fille d'Eve de ce pays ». Puis il chanta :

« Quoi de plus beau que l'aurore,
Rien de meilleur que l'amour ».

    Il paraît que l'Espagnole qui l'avait tiré d'un mauvais pas l'avant veille s'appelait Aurore.
    Bientôt nous n'avions devant nous que des espaces couverts d'orangers se présentant, ici, en lignes de plusieurs kilomètres, là, en bouquets verts comme de petites forêts. Grisés par leur parfum, nous étions arrivés à Blida, « la courtisane », sans nous en douter, où nous changions de route et de moyen de locomotion.
    Quand M. de Maupassant eut installé confortablement son monde dans un landau, il vint nous demander si nous avions tous les colis. Je répondis : « Oui, Monsieur, voyez : douze malles, huit valises, six sacs nécessaires, dix plaids, huit cartons à chapeaux, au total : quarante-quatre ». Et le tout fut chargé sur une Pascal6 de Madeleine-Bastille. Le conducteur dit à son omnibus d'une voix inquiète : « Ma sœur, même au temps de notre jeunesse, quand nous faisions Avignon-Carpentras, je ne vous ai demandé une résistance, un sacrifice aussi élevés ».
    En route, nous occupions les banquettes entre le siège et la galerie aux bagages. Bientôt nous aperçûmes, suivant une ligne, une mouche se faisant toujours de plus en plus petite. C'était l'équipage qui emportait vers les gorges de la Chiffa7, l'auteur de Notre Cœur et ses compagnons. En ce moment, je souhaitais d'être pourvu d'yeux de sphinx (sic) non pour suivre la mouche, mais pour apercevoir par là la petite cité de Koléa8 où la source de Boud et Kébir sert une eau délicieuse. Là-bas, aux flancs des collines, se dresse cette ville sainte aux maisons toutes garnies de vigne vierge et de liserons et où se dandinent de belles Andalouses. Déjà, à notre précédent voyage, nous devions voir cet isthme de Koléa jusqu'à l'embouchure du Nador, où se trouve le tombeau de Kor er Roumia, « le tombeau de la chrétienté ».
    L'omnibus roulait bien le long des avenues d'eucalyptus et de tilleuls. Partout, d'immenses plantations d'orangers. Nous quittons la plaine de la Mitidja pour nous engager dans les gorges de la Chiffa. Sur notre gauche, au fond d'un ravin, un vrai précipice, nous entendions un cours d'eau qui faisait un bruit singulier en passant entre les pierres et sautant les roches. Anatole dit alors : « Mais ce ruisseau parle arabe, comme les cascades des Pyrénées laissent entendre des sons basques, et les rivières de Bretagne rappellent la musique de leur Reine Anne et le chant du biniou ». Marcelle entonna le chant de son pays et un écho le répéta fidèlement. Dans ce défilé surprenant, quoi qu'on ait lu ou qu'on vous ait dit, devant ce couloir immense, entre ces montagnes de verdure et ces rochers qui semblent toucher le ciel, on éprouve une forte impression. Le conducteur nous dit alors que, d'après les croyances arabes, ce défilé aurait été creusé par un de leurs célèbres ancêtres auquel ils ont élevé un mausolée sur les hauteurs. Il ajouta : « Ici, faites attention, bientôt vous allez voir des velus ».
    Arrivés à l'auberge des singes9, au milieu des Gorges, il y a un relais. M. de Maupassant monta sur une éminence que l'on dit être le rendez-vous des grands singes. Nous le suivons, mais nous n'apercevons que quelques chimpanzés qui se disaient des choses aimables à leur manière. En somme, rien de cette multitude qui nous avait été annoncée. L'aubergiste nous dit : « C'est sans doute la grande chaleur qui les fait partir ; c'est leur endroit favori en temps ordinaire ».
    Nous sommes sortis des Gorges et, dans la plaine à droite, se trouve le chantier du chemin de fer qui doit aller à Médéah en passant au pied de toutes ces montagnes que nous avons derrière nous. Les chevaux soufflent ; mon maître m'appelle, mais il ne me dit rien. J'entends alors le chef d'équipe des huit cent mille ouvriers10 qui lui dit : « Toujours il y a deux ou trois cents hommes couchés, malades de la fièvre, à cause de cette belle eau qui coule là, à côté de nous, entre deux bordures de lauriers-roses. On leur donne toutes sortes de boissons hygiéniques et bien préparées, mais non ! ajouta-t-il d'un ton de colère, c'est de l'eau de la rivière qu'ils veulent 1 »
    Le soir, à l'hôtel de Médéah, mon maître n'est pas content. Les chambres sont mauvaises et le dîner sent l'ail et la graisse. Le lendemain il fit avec ses amis une promenade en voiture, mais cela n'alla pas mieux. Nous, de notre côté, nous sommes sortis et avons visité la ville, bien modeste.
    Le jour suivant, vers quatre heures du soir, nos voitures roulaient en bon ordre sur la route de Laghouat. Nous devons passer la nuit à voyager, ayant 76 kilomètres à faire pour arriver à Boghar. Après avoir passé Damiette, Loverdo, Ben-Chicao, nous arrivons au relais de Berrouaghia, à trois heures du matin, pays qui doit être charmant le jour, d'après ce que le clair de lune nous en laisse voir.
    A l'auberge, la patronne voulut nous placer tous ensemble pour nous servir le copieux et bon repas qui nous attendait. Enfin, on finit par lui faire comprendre qu'il fallait distinguer et répartir les situations. Après trois quarts d'heure passés dans cette salle, en commun avec nos maîtres, sous l'égide de cette maîtresse de maison, nous étions devenus mieux que frères et sœurs. Qu'avait-elle, cette femme aimable, de plus que tous les êtres qui rampent en ce bas monde ? Je ne puis me l'expliquer, mais ce que je puis dire, c'est qu'elle n'avait pas charmé que moi. Mon maître m'en parla souvent plus tard, dans des termes qui faisaient ressortir la perfection de cette Circé (sic) rencontrée au milieu de la nuit, dans une auberge du désert. Quelques kilomètres plus loin, sur la route, la lune disparaît, molle, sans couleur et fatiguée comme si elle avait fait une journée de rudes labeurs.
    Ensuite, notre voiture ralentit sa marche et s'arrêta. Un homme vêtu de gris s'avança et le cocher lui jeta un sac. Derrière cet homme, dans un fossé, je vis la silhouette d'un second individu. Celui qui avait pris le sac, en se retournant, apostropha l'autre qui se déroba contre une palissade de planches, le priant de rentrer au plus vite. Je me relève alors de mon siège et je vois un carré de planches qui forme clôture. C'est un camp de disciplinaires, perdu là, au milieu des sables où il n'y a pas âme qui vive, à part ces pauvres diables.
    Cela vous serre le cœur et vous donne un moment d'émotion pénible. Cette chose vue ainsi dans l'obscurité, ce malheureux qui rampait derrière son chef avait veillé, sans nul doute, pour attendre le courrier qui apportait des nouvelles de France ; un mot de sa mère peut-être !... Sur le moment, je fus pris d'une envie folle de sauter de l'omnibus et d'aller implorer sa grâce, car, il me semblait qu'il devait y avoir du bon dans le cœur de ce soldat qui attendait si impatiemment des nouvelles de son pays.
    A huit heures, nous étions à Boghar.
    Cependant, j'avais toujours présente à l'esprit la pensée du disciplinaire et de leur camp. Je voulus en parler à mon maître. Mais très occupé à sa toilette et pressé de descendre à la salle à manger où la société était réunie pour prendre le thé, il m'écouta à peine. Alors, je me réfugiai dans ma chambre où j'étais bien mal à mon aise11, et seul en face de moi-même, ne pouvant dire à personne ces choses qui m'étouffaient, je plaignis de tout mon cœur ces pauvres dévoyés.
    Un peu plus tard, je tentai de reprendre cette conversation avec mon maître qui voulut bien enfin m'écouter. Il me dit qu'il écrirait quelque chose pour ces malheureux, isolés sur cette terre brûlée, desséchée, où il ne pousse ni un arbre ni même un brin d'herbe pour y reposer sa vue.
    Ce matin, dans Boghar, il y a un remue-ménage inaccoutumé. Des voitures de toutes sortes, des chars à bancs et autres, attelés de rosses qui semblent ne pas tenir debout, des cavaliers arabes, hommes et femmes, vêtus de leurs plus beaux atours, des enfants et surtout des gamins, certains presque nus, courent, crient dans les rues et sur les routes. Tout cet ensemble de choses paraît sot à plaisir. C'est que voilà. C'est aujourd'hui la fête à la Kouba de Sibi-Mohamed-ben-Rassen. Il y a une fantasia et tout le monde veut y aller, en voiture, à pied, comme il pourra, afin de pouvoir toucher pour l'anniversaire de la mort de ce Marabout, quelque objet lui ayant appartenu.
    Nous, les suivants et les suivantes, nous sommes assez bien partagés. La voiture qui nous conduit dans la plaine et qui sonne la vieille ferraille, est attelée de deux chevaux, l'un blanc et l'autre pie. Cela, dit-on, porte bonheur en voyage.
    Presque en même temps que nos maîtres et le gros de la foule, nous arrivons au bord de la rivière nommée Cheliff12. Ce nom est bien connu, car cette rivière se promène un peu partout dans cette partie de l'Afrique et nous l'avons déjà plusieurs fois rencontrée. Il y a, pour traverser ce mince filet d'eau, des ânes et des mulets pour les hommes et des palanquins à dos de chameau pour les dames.
    Les suivantes étaient en cette circonstance considérées comme des dames par les aimables organisateurs de cette fête ; elles prirent donc place dans une grande hotte que portait sur son dos un chameau au poil relevé et roux comme l'herbe de la plaine. Son caractère se devinait dans la teinte ingrate de sa fourrure et dans le brillant de son œil fuyant. Il nous le prouva quelques minutes plus tard, en secouant si fort son guide qu'il le jeta par terre, puis, poussant un petit galop vers la rivière, il déposa les deux dames dont il était porteur sur l'une des rives, dans la boue. Sous l'effort des secousses produites par les sauts de l'animai, le palanquin avait tourné du côté de la suivante bretonne qui était très opulente et avait emporté sa compagne, une frêle parisienne élevée près du parc Monceau. Tout le monde courut à leur secours ; heureusement, elles ne s'étaient fait aucun mal.
    Le si prévenant M. Chambige13, Administrateur, était arrivé le premier sur les lieux voir si l'on avait besoin de quelque chose. Nous le remerciâmes de notre mieux et quand il eut bien constaté par lui-même que ces dames étaient indemnes, il remonta sur son coursier. Quel joli cheval et quel cavalier ! Il piqua au galop à travers la plaine pour rattraper son groupe d'invités. C'est, je crois, le plus beau cavalier que j'aie vu de ma vie.
    Nous cheminons maintenant sur une terre roussie, brûlée et ravinée, à certains endroits par la pluie qui est tombée ces jours derniers, sur tout le parcours que nous effectuons.
    Il y a des tentes plantées un peu partout où grouillent pêle-mêle de nombreuses familles, avec les animaux qui sont tout leur patrimoine. Ce sont des arabes nomades qui viennent de loin faire leurs dévotions à Sidi-Mohamed-ben-Rassen. Ils amènent avec eux tout leur monde et leur maison ; cela leur permet de faire leur neuvaine à leur aise.
    Bientôt, nous apercevons des troupes de cavaliers qui tournent avec la rapidité de groupes d'oiseaux du désert en déplacement ; leurs armes brillent aux rayons du soleil ; la tente qui abritait la société était blanche sur cette mer de sable semblable au « Bel-Ami » sur la bleue.
    Par détachements de huit ou dix, les cavaliers arrivent au grand galop et arrêtent leur monture juste à la corde tendue à un mètre de la partie ouverte de la tente ; au même moment, ils déchargent leur fusil en l'air et, faisant un salut de leur arme, ils exécutent une volte-face. A la vue de ces cavaliers et de leurs fusils, j'eus d'abord une crainte pour les personnes qui étaient à deux mètres de l'arrêt des chevaux. Mais M. Chambige me rassura en me disant toute sa confiance dans ces cavaliers qu'il tenait pour les meilleurs de la province.
    Enfin les séances de galop se répétèrent et durèrent tant que le stock de poudre, quoique sérieux, se trouva épuisé.
    Les yeux de ces hommes semblaient lancer des flammes dans la nuit car ils voulaient encore continuer et, dans leur langage rauque, avec des cris étranges, ils réclamaient avec force des cartouches.
    Heureusement, M. Chambige était toujours présent et, avec sa matraque, il caressa la croupe de leurs chevaux et finit, non sans peine, à ramener tout dans l'ordre.
    La fantasia terminée, on servit à ces dames, selon les rites voulus par les usages du pays, le mouton rôti, tourné et retourné devant un bon feu.
    C'est entre le pouce et l'index que doivent être pris pour être mangés les morceaux de ce succulent rôti de plein air.
    A ce moment, je fais de mon mieux pour venir en aide à mon maître, qui a pris à charge de servir tout son monde.
    Cette manière de faire, cette mode peut être acceptée par les Arabes, puisque c'est le grand-prêtre de leur Dieu qui les enlève par la mèche de leurs cheveux hirsutes, pour les placer en son paradis, en compagnie, chacun, de sept mouquères. Ils peuvent bien lui faire ce sacrifice. Mais nous, nos prétentions célestes étant bien plus modestes, nous pourrions bien avoir le droit de nous servir d'une soucoupe et d'un couteau. Mais, attention ! ménageons les susceptibilités...
    Je vois encore Mlle D... de N... pinçant sa petite portion dorée entre ses doigts roses, dans lesquels coulait le sang de l'un des plus grands compositeurs de ce temps. C'est curieux ; cette main dans laquelle il y avait un petit carré de baptiste, ainsi tournée, ressemblait à une lyre, son visage de vierge apparaissait imprégné d'une joie qui faisait songer à une mélodie de grâce et de bonheur.
    Nous avons offert à la société différents fruits succulents du sud. En ce moment, M. de Maupassant m'a paru heureux, quoique subissant les effets de la chaleur qui nous accablait sérieusement, mais il était loin de l'état de M. Chambige, trempé de sueur, tant il avait joué de la matraque.
    Un calme religieux régna sous cette tente, que le soleil chauffait. Les visages de ces dames avaient pris des teintes de belles roses du parc Monceau, vues ainsi, entourées des têtes des chefs arabes, ceints du turban. Quelle belle esquisse !
    A cet instant, une joie intense était peinte sur cette figure du poète d'Un coup de soleil et sur cette figure je crus lire la strophe que donnerait un jour sa plume, ce tableau séduisant (mais hélas ! le temps lui manqua !).

Un coup de soleil

« C'était au mois de juin. Tout paraissait en fête.
La foule circulait bruyante et sans souci.
Je ne sais trop pourquoi, j'étais heureux aussi ;
Un bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.
Le soleil excitait les puissances du corps ;
Il entrait, tout entier, jusqu'au fond de mon être ;
Et je sentais en moi bouillonner ces transports
Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître ».

    Ensuite la société se dispersa dans le cimetière tout proche qui n'a rien du faste des campo-santo romains.
    Il y a toujours un champ de repos, où dorment de leur dernier sommeil les Arabes illustres à l'endroit où l'on donne des fantasias. Je vois des gens qui font sur ces tombes des gestes et des contorsions invraisemblables.
    Je reconnais, venant à moi, une des dames de Boghari qui nous avait, l'avant-veille, fait la danse du ventre avec une grâce parfaite. Sans la moindre gêne, elle m'aborde et la conversation s'établit entre nous, comme si nous étions des « pays ». Elle me conte ses petites misères et sa vie comme si j'avais été son frère. Elle était bien jolie avec ses grands yeux noirs aux ombres fuyantes et couleur de velours. Je lui demandai pourquoi ces gens agenouillés ou couchés sur ces tombes faisaient des grimaces et se remuaient d'une façon si singulière. Voici ce qu'elle me répondit : « Cette femme que vous voyez devant vous sur cette tombe, qui sans nul doute, est celle de son mari, crie et l'appelle, se figurant dans sa douleur qu'il lui répond. Alors, elle fait tous ces gestes bizarres dans l'espoir de l'attirer vers elle. En somme, ce sont simplement les souvenirs des temps passés auprès de lui ». Cette femme me disait ces choses si touchantes non sans une certaine émotion et elle les accompagnait de gestes gracieux.
    Sur sa prière, je donnai à cette beauté des renseignements, beaucoup de détails sur cette France qu'elle souhaitait tant connaître. Elle buvait vraiment mes paroles avec la même volupté qu'on hume l'air dans ces plaines ensoleillées. « J'aimais déjà la France, me dit-elle, et maintenant, d'après ce que vous me dites, j'ai un bien vif désir de la voir. Mais où est le cœur généreux qui me donnera ce bonheur ? ». La situation devenait difficile et je pensai subitement au fidèle serviteur de Flaubert14 et, pour sortir de l'impasse, je proposai à cette amie d'un instant d'aller voir, avant de quitter Bel-Kassen, les fameux danseurs de Kisoua, les plus réputés de ce pays. Ils sont bien loin derrière nos valseurs de Montmartre, mais tout de même ils ont une aisance très gracieuse dans leurs mouvements.
    Cette fantasia avait été organisée par l'aimable M. Chambige, administrateur civil, en l'honneur de M. de Maupassant - qui en supporta les frais.
    Nous reprenons la plaine pour regagner la rivière. La route n'existant pas, nous allons à vue de nez retrouver notre voiture, et nous voilà repartis vers Boghar au petit trot de nos haridelles.
    Tout à coup, les bruits de ferraille que fait entendre notre voiture, augmentant d'une façon inquiétante ; puis, le cercle de fer entourant l'une des roues, l'abandonne et roule sur le sable, comme un cerceau d'enfant qui a perdu son guide. Les jantes de cette roue étant disjointes menaçaient de céder au premier moment. Ce que voyant, nous rentrâmes à Boghar, à pied, sous un soleil torride qui nous servit de bain de vapeur. Voilà bien la chance que nous avait portée le cheval pie. Les suivantes tombent de chameau dans une rivière et ne se font aucun mal. La roue de la voiture, qui pouvait amener un accident, se promène sur la plaine comme pour nous amuser.
    Enfin, tout le monde quitte Boghar sans regret. Il sent trop l'arabe.

(Retour à Alger)

    Nous voici en route vers Alger. Le soleil est déjà fort, lorsque nous passons près du camp des disciplinaires, où, cette fois, nous n'apercevons personne.
    Nous arrivons à Berrouyaghia ; on ne fait que changer les chevaux. L'arrêt est donc très court, car nous devons être à Médéah pour dîner. Nous faisons l'impossible, pendant le peu de temps que nous donnait le relais, pour voir l'hôtesse si parfaite, mais elle demeura invisible. Un gros homme rougeaud et difforme la remplaçait et c'est le cœur navré que je remontai au plus haut de la diligence, après avoir refermé la portière du landau emportant mon maître qui n'avait rien voulu prendre à l'hôtel.
    A Médéah, nous ne passons que la nuit et c'est au plus vite que nous gagnons Alger où il fait bien chaud, un peu moins pourtant que d'où nous venons.

(Vers le Constantinois)

    Sitôt Monsieur debout, il m'envoie faire quelques achats. Vers neuf heures, il me prie de l'accompagner et nous allons faire une promenade pendant que le reste de la société se repose. Nous traversons une partie du quartier arabe, laissant à gauche celui des juifs ; nous arrivons à la porte de la ville, au pont de Rummel15, ce Rummel fantastique, fleuve des poèmes.
    « C'est ici, me dit Monsieur, que le Colonel Lamoricière16, à la tête de ses zouaves, entra, malgré une résistance opiniâtre des Arabes, dans la ville de Constantine, le 13 octobre 1837. Le Général Damrémont17, commandant en chef, tué la veille, avait été remplacé par le Général Valée ».
    Alors, je me dis : « Au moins, pour cette fois, cette date du 13 avait porté bonheur à nos armes ».
    Mon maître regardait toujours ce précipice qui est vraiment extraordinaire et il ajouta : « Il a tout ce qu'il faut pour me fournir quelques pages, ce Rummel invraisemblable, mais que de vies humaines il nous a coûtées ! ».
    En disant cela, une peine très grande se sentait dans les paroles de M. de Maupassant.
    Nous tournons à gauche et arrivons un peu plus loin, à des endroits où des traces de passages se laissaient voir sur les rochers. Mon maître enjamba un mur très bas qui nous séparait du ravin et, de pierre en pierre, de roche en roche, il arriva peu après en bas.
    Je le suivis avec beaucoup de mal. Enfin, nous pûmes marcher sur le dos de grosses pierres. Une grande fraîcheur se sentait dans le fond de ce torrent. Des roches d'un rouge éteint, semées de quelque chose de légèrement vert, aux formes originales, nous entourent. M. de Maupassant dit alors : « Vous voyez, ici, ce n'est pas le rocher rigide aux formes de monstre que l'on rencontre en Bretagne et un peu partout en France. Ces pierres se présentent de telle sorte qu'on ne peut pas bien les décrire tout de suite ; mais tout de même, elles ressemblent à des bouquets de pivoines énormes. Ne vous semble-t-il pas que l'on pourrait égrener ces parcelles de roches à la main, comme une fleur de rhododendron ? ».
    Une eau de cristal coule sous nos pieds, elle vient de dessous une grande arche de granit qui nous fait un obstacle. Nous ne pouvons donc aller plus loin. Une sorte d'escalier naturel se présente à cet endroit et nous le prenons pour remonter. Après avoir subi encore un bon moment ce torrent et ces rochers que mon maître ne se lasse pas de regarder comme pour bien en percevoir les secrets, nous rentrons, exténués, à l'hôtel pour le déjeuner.
    A table, nous sommes sous une véranda quand de grosses gouttes de pluie tombent sur les carreaux avec une telle force qu'on croirait qu'ils vont se briser.
    Chose singulière, cette pluie me contrarie, me serre l'âme ; c'est l'effet contraire qu'elle avait jusqu'ici produit sur mon cœur resté paysan. C'est qu'il pense que cette pluie va détruire toute la poésie de ces rochers encore entourés, il y a quelques instants, de ce cristal limpide. Et il me semble que je suis ému.
    A trois heures et demie, un landeau découvert vient prendre nos maîtres pour les emmener au grand air. Quoique la pluie ait cessé pour le moment, le ciel reste chargé de nuages.
    La pendule de ma cheminée sonne d'une manière très bruyante, et chaque coup que frappe son pourtant faible marteau, me fait l'effet d'un énorme bourdon. Je suis énervé, je ne puis dormir. Je me lève, j'ouvre les rideaux de la fenêtre, puis écarte la moustiquaire qui me semble avoir un drôle de parfum. J'enlève couvertures, draps et matelas, J'empile tout dans un coin ; car toutes ces choses dégagent une forte odeur d'aloès. Je m'allonge seulement sur le sommier, roulé dans mon plaid. Il me semble maintenant encore sentir une autre odeur, celle du corps humain. Sans doute, pensai-je, c'est celle de deux amoureux qui s'aimèrent bien la veille de mon arrivée dans ce nid tout rose.
    Ma pensée s'en va vers mon maître. Je le revois, le matin, sautant d'un rocher à l'autre, qu'il foulait autant de ses mains que de ses pieds. Je pense à ces énormes pierres couleur de feu ou d'amiante. Je le vois en haut, au bord du ravin, lorsqu'il me passe son casque blanc pour s'essuyer le front de son mouchoir déjà trempé.
    Vais-je enfin dormir ? Mon Dieu ! Tous ces souvenirs qui me reviennent en foule ne sont pas faits pour procurer le sommeil. Machinalement, je me mets à arpenter ma chambre, lorsque je vois contre le mur au fond un voltaire qui me tend les bras. Je m'y installe et, dans ce coin où l'air pénétrait à peine, je perçois très nettement une odeur de mimosa mêlée au souffle des baisers encore flottants, après combien de temps, je ne sais. J'étais ainsi grisé par ces parfums. J'eus la vision très nette d'un immense horizon dominant une mer en furie. Je reconnus l'océan chargé de têtes de monstres et d'écume blanche qui jetait dans l'espace une fumée semblable à celle que rejettent les narines d'un lion au moment du combat : ces courants impétueux frappaient la pointe du Raz avec un bruit de tonnerre, tournaient, glissaient sur les rochers emportant tout sur leur passage comme des pailles, mâts, et quilles de navires, ainsi que les corps de naufragés et allaient déposer leur butin sur le sable de la baie des Trépassés.
    Ma situation devint encore plus pénible. Je me revoyais comme je m'y étais trouvé quelques années auparavant, sur la déclivité rapide de ces rochers, tenant d'une main mon appareil photographique et, de l'autre, une jeune fille dont j'avais la garde.
    J'avais en plus la certitude absolue de voir Mme Sarah Bernhardt descendre au bout d'une corde dans ce gouffre effrayant que nous dominions.
    Nous étions ainsi paralysés par la frayeur, accrochés de notre mieux par la pointe de nos pieds. Quand notre position douloureuse finit, j'eus alors le plaisir de voir, comme autrefois, la grande tragédienne prenant son repas, en compagnie d'un monsieur, dans une niche creusée presque au sommet du rocher le plus élevé, dominant et défiant cette mer que je ne puis décrire ; mais que je conseille aux touristes curieux de ne pas oublier18.
    Quand j'arrivai chez mon maître, il terminait une lettre à sa mère. Me regardant, il me demanda si je n'étais pas souffrant. Je lui fis alors le récit d'une partie de ma nuit.
    « Curieux, me dit-il, et assez juste pour les parfums ; et puis c'est sans doute le Rummel qui a reporté vos souvenirs à la pointe du Raz. Vous avez bien vu dans un de vos voyages Mme Sarah Bernhardt sur son rocher ? ».
    - Oui, Monsieur, et la partie plate qui courait en contre-bas de son observatoire, elle l'avait baptisée boulevard des Capucines. (Des explications suivirent).

(Un mariage arabe)

    Ce jour-là, l'hôtelier au nez pincé nous offrit de voir un mariage arabe, toujours avec la pensée de nous soustraire quelques renseignements. Je le remerciai tout d'abord, mais, sur ses instances et disant qu'il nous accompagnerait, Anatole et ces demoiselles acceptèrent. Nous voilà sous la protection d'un guide d'importance qui nous dit : « Vous savez, je suis invité et peux amener des parents et des amis. Alors, admettons que vous êtes de mes parents de France ». Il nous fait d'abord visiter la Kasbah, qui surplombe le Rummel. De cet observatoire, ce torrent avait des allures mystiques et grandioses. En ce moment, notre guide prononça sur un ton solennel : « Je me suis laissé dire par des anciens que ce fut sur cet emplacement que Dante prit ses notes pour immortaliser dans sa langue poétique, ce Chaos, unique peut-être ».
    Il nous fit voir l'endroit mystérieux où les Arabes avaient tenté, à la prise de Constantine, de se sauver au moyen de cordes, mais, ces dernières ayant vite cédé, ils trouvèrent la mort sur les roches au fond du torrent. Il nous montra ensuite un rocher qu'on nomme le Sac, nom qu'il tient du fait que toute personne qui avait déplu au Pacha était ficelée dans un sac et précipitée au fond du gouffre.
    Après avoir tourné quelques ruelles, nous arrivons à la demeure princière des nouveaux mariés. De chaque côté, à l'intérieur de la porte d'entrée, se tenaient, raides, deux beaux nègres habillés de rouge avec turbans tricolores. Une sonnerie se fit entendre, une porte s'ouvrit, et un grand Musulman, un vrai Agha au vaste manteau tout brodé d'or, nous reçoit avec des salutations tout aristocratiques. En ce moment, notre guide nous donne un peu d'assurance, et nous entraîne dans un grand salon où étaient réunis les gens de la noce. Ce n'était qu'une cour carrée transformée pour la circonstance. Tout autour, des arbustes verts alternaient avec des étoffes aux couleurs voyantes. Dans ce décor, les djebbas roses, bleu azur, rehaussées de broderies assorties, rivalisaient d'éclat ; les gandouras flottantes laissaient voir les bas de soie et les escarpins vernis, y jetaient des notes d'une brillante originalité, parmi cette mêlée de couleurs riches. Les deux étages avaient des balcons garnis d'arabesques et soutenus par des colonnes à chapiteaux. Au-dessus du premier, dans une grande niche, se trouvait l'orchestre aux instruments les plus variés.
    Nous n'étions pas très à l'aise dans cette société étrangère et multicolore, malgré son amabilité. Aussi, c'est avec plaisir que nous vîmes arriver des spahis indigènes, sous-officiers aux zouaves. Quand ils eurent prodigué les témoignages de respect à leurs ancêtres, allant jusqu'à leur baiser l'épaule, ils vinrent à nous et nous dirent toutes les foies qu'ils éprouvaient de voir, en ce beau jour, parmi eux, des Français de France, à laquelle (sic) allait la meilleure partie de leur cœur.
    La musique joua la Marseillaise. C'était vraiment touchant. J'avoue que nous étions émus ; et je regardais les suivantes. Il m'a paru qu'elles n'auraient pas refusé, en ce moment, leur joue empourprée aux lèvres des spahis. Du reste, ces beaux sous-officiers furent d'une galanterie parfaite pour elles ; leur offrant le bras pour passer au salon des rafraîchissements, salon en beau style arabe où l'ogive voisine avec l'arc en fer à cheval ; aux voûtes les pendentifs et les stalactites rendaient un effet éblouissant sous leur teinte d'or.
    Les boissons étaient bien variées, mais le vin de palme était toujours au premier rang ; les gâteaux étaient parfumés à l'iris et au benjoin. Tout était parfumé, même la société. Des minuscules pots pourris fonctionnaient sans arrêt, entretenus par des créatures qui auraient fait le bonheur d'un Caran d'Ache.
    On nous fit ensuite les honneurs d'un appartement. La chambre des nouveaux époux était une merveille de confort et d'élégance ; un lit de milieu auquel on accédait par des marches recouvertes d'une étoffe orientale, d'un bleu d'une douceur insaisissable, de même nuance que la courte-pointe.
    Mais nous n'avions toujours pas vu les mariés, quand on nous fit entrer dans une pièce toute tendue d'une étoffe vieil or. Adossées à ses murs, se tenaient debout des femmes silencieuses toutes drapées de blanc, de vraies statues19. Notre guide appela alors notre attention sur le grand sopha très bas qui se trouvait au centre de la pièce. La couverture, en soie, frissonnait parfois légèrement ; de chaque côté, une négresse agenouillée retirait de temps à autre un mouchoir mouillé de dessous cette toile mystérieuse et en passait un bien plié...
    ... Au retour, l'hôtelier fut loquace. Rien de surprenant, puisque nous étions tous ivres des parfums que nous avions respirés et aussi des choses que nous avions vues : « Toutes ces femmes, nous dit-il, que nous avons vues dans la chambre au sopha, priaient avec ferveur Allah pour qu'il accorde aux jeunes époux un vrai bonheur. Mais, avant d'arriver sous cette toile sur ce sopha, l'élue passe par des moments peu agréables ; d'abord, peu importe la couleur de sa chevelure, elle est toujours teinte en noir, puis les bains, les frictions et massages sont faits dans toutes les règles, sans oublier qu'on l'épile. Mais la cérémonie la plus sacrée, celle qui revêt le respect le plus profond, c'est la présentation à Allah du carré de baptiste, qui porte les stigmates de la virginité.
    Le soir, je fis à M. de Maupassant le récit de ce que j'avais vu dans l'après-midi. Le matin suivant, avant l'aube, nous arrivions au promontoire de l'aile de Kasba, où les ténèbres ont fait place à la lumière. Le soleil apparaît déchirant et dissipant les dernières brumes qui se trouvent encore sur le Rummel. On eût dit qu'il souhaitait que les yeux de celui qui a si bien décrit la Seine, voie ce qu'il y avait de beau et d'inexploré dans ce chaos de rochers et de verdures, que le Dante n'avait vu qu'avec son imagination de poète. Nous demeurions silencieux, attentifs comme des amants de la Gaule blottis dans leurs trous au bord d'une rivière. Nous entendions le chant de ce torrent et ce chant nous captivait, car il nous semblait que, toujours, il exécutait un nouveau morceau Del Farioso.
    Nous rentrons à l'hôtel sans prononcer une parole et à une allure vertigineuse qui pouvait être comparée à notre escalade du pont du Gard. A vrai dire, nous n'avions pas de temps à perdre pour finir nos bagages et prendre le train pour Biskra.

(Vers Biskra)

    Quand mon maître eut pris son thé, il m'a semblé que cette sortie de la première heure lui avait rendu sa Piété. En ce moment, sa voix vibrait dans tout ce qu'il disait ; comme le jour où nous ornions les murs de son bureau d'une collection de chinois et de poissons aux yeux énormes que nous placions, le plus souvent, la queue en l'air... Je le vois encore, à la gare, riant à la vue du train qui ne comportait que deux voitures de voyageurs, les autres portant des marchandises et des animaux de toute espèce. La locomotive tousse et crache ; elle fait penser aux rentiers retraités et asthmatiques qui font une promenade tous les jours pour rejeter le trop-plein de leur bile. Anatole dit alors : « Le mécanicien ferait bien de donner à sa machine quelques grogs chauds au vin de Soukhara, pour lui dégager les bronches ». Toute la société rit de sa réflexion. Nous arrivons ainsi à Batna et le conducteur annonce vingt minutes d'arrêt pour changer l'asthmatique contre une poitrinaire. M. de Maupassant est déjà sur le quai. Il me fait signe de le suivre, mais il ne m'attend pas. Le torse en avant, les coudes ramenés contre le corps, il se mit à courir en suivant la voie ferrée, comme si un accident était arrivé là-bas. Le conducteur m'expliqua que pour voir l'entrée du désert, on allait, pendant l'arrêt du train jusqu'à cet endroit où courait M. de Maupassant. Cela vaut en effet la peine d'être vu. La trouée de ces rochers gigantesques et en pointes, avait l'air d'avoir été mises là par la nature pour servir de porte à cette immensité de sable.
    Je rejoignis M. de Maupassant qui me dit : « Là, devant nous, c'est le grand défilé vers le Sahara. De ce côté, se trouvent les cols qui conduisent aux monts de l'Aurès, et, plus à droite, se trouve la ville de Lambessa20, où l'on envoya les républicains au coup d'Etat de 1851. Dans cette contrée se trouvent les restes de nombreux monuments romains très intéressants et même d'autres d'une époque plus ancienne ; entre autres, il y a un tombeau des rois de =die que M. Masqueray m'a signalé en me parlant de Flaubert. A mon grand regret, nous ne pourrons voir toutes ces ruines pendant ce voyage, notre temps étant trop limité. J'espère y revenir un jour et fouiller toute cette partie du vieux monde qui, je crois, me dédommagera de ma peine ».
    Nous descendons le soir à Biskra à l'hôtel de l'Oasis21. Il était bien entendu, depuis Alger, que nous n'irions pas au Grand Hôtel et que la préférence serait donnée à Mme Lefèvre si connue par plusieurs littérateurs de Paris. C'est, en effet, très bien, ici. Nos maîtres ont tous leur chambre au premier sur le jardin et une salle à manger réservée pour eux seuls. C'est nous qui faisons le service de table et nos maîtres sont satisfaits de n'avoir pas affaire à des étrangers. Le matin suivant notre arrivée, après avoir pris son petit déjeuner, mon maître se promenait sur la terrasse qui est un vrai boulevard allant d'un bout à l'autre de l'hôtel. Il rentra ensuite dans sa chambre pour procéder à sa toilette. « C'est joli, dit-il, ce jardin, mais l'odeur de ces caroubiers est bien gênante, insupportable même. Et vous, me demanda-t-il, où êtes-vous logés ? » - « Dans la cour, Monsieur, et ma chambre est parfaite pour y faire de la photographie, une vrai trouvaille ».
    Il est deux heures, Mme Lefèvre va et vient sous le porche de sa maison avec une allure inquiète et pourtant contente. Elle est très bien aujourd'hui, vêtue d'une robe à petits carreaux noirs et blancs ; sa taille est prise dans une ceinture de même étoffe. Tout de même, elle a gardé son tablier de cotonnade, insigne de sa fonction. Sur le pas de la porte, un bel Arabe, ceint de son turban ; c'est le guide qui va conduire nos patrons à l'oasis de Sidi-Okba. Ils descendent, et la maîtresse de maison les accompagne jusqu'à leur voiture, se confondant en politesses et essayant de leur faire dire qu'ils trouvent bien l'équipage qu'elle leur donne. Mais, sans doute plus occupés de ce qu'ils vont voir que de ce que dit l'hôtesse, ils sont déjà assis dans le landau et mon maître lui dit simplement : « Merci, Mme Lefèvre, c'est très beau ! ». Et il soulève son casque. Hamed prend place près du cocher et la voiture file par la route des anciens forts.
    Le soir, M. de Maupassant rentre content ; il me fait l'éloge du guide qu'il a découvert : « Il connaît son affaire, me dit-il, il est intelligent et, de plus, attentionné pour les dames. Il faut dire qu'il a été en service, pendant cinq ans, chez un commerçant du boulevard Montmartre à Paris ».
    « Voici, me dit Monsieur, mon appareil photographique que je vous recommande tout particulièrement. Dès demain matin, vous pourrez vous occuper de développer les clichés qui sont dedans et je vous prie de les soigner. Ce sont les vues que j'ai prises dans l'oasis de Sidi-Okba. Il y a là des monuments intéressants, surtout le tombeau d'Okba qui date de deux siècles avant notre ère. C'est le plus ancien tombeau arabe que l'on connaisse. Il porte cette inscription : ceci est le tombeau d'Okba, fils de Nafé ; que Dieu le reçoive dans sa miséricorde !... ».
    Le lendemain, je présentai à Monsieur la photographie du Caïd à cheval sur un âne. Il fut content, M. de Maupassant a déjà reçu plusieurs fois l'administrateur civil avec quelques Caïds. Aujourd'hui, il le reçoit à nouveau. Ces gens ont eu l'amabilité d'envoyer un gigot de gazelle, chose recherchée et rare. Mon maître me charge d'en surveiller la cuisson. Très bien ! mais il y a des ordres qui sont parfois difficiles à exécuter !
    Enfin, on sert au dîner cette pièce de choix. La viande en était blanche comme celle du veau rôti qui a été trop mouillé. A cette vue, mon maître me dit que je n'ai pas suivi sa recommandation et je dus lui avouer que la photographie me l'avait en effet fait négliger. La couleur de ce rôti fut souvent remise sur la sellette, et cela devint même une scie. Tout le temps du voyage, quand l'un de nous était un peu pâle, on l'appelait : « Gigot de gazelle ».
    Il plut à la société d'énumérer toutes les qualités de cet animal gracieux, élégant et doux, et elle tomba d'accord pour reconnaître que sa chair ne devrait pas paraître sur une table : « Qu'on la laisse à son rôle de nourrice, dit une personne, n'est-ce pas, M. de Maupassant ? ». Celui-ci regardant celle qui voulait avoir son avis, répondit : « Madame, vous avez raison, ménageons ce qui nous est précieux. C'est une si bonne nourrice ! ».
    Pendant le dîner, un ancien officier fit le récit suivant
    « En ce temps-là, dit-il, nous n'avions pas encore pénétré au Ksour, et chacun de nous en brûlait d'envie pour bien des raisons.
    Un jour donc, sans ordre, nous avons organisé une petite expédition en sourdine et, avec deux interprètes, sans armes apparentes, par un passage étroit et difficile, nous nous sommes présentés à une tribu dont nous ne connaissions pas le nom. Nous fûmes accueillis par des hourras frénétiques sans fin. C'est qu'il y avait dix-huit mois que ces pauvres gens n'avaient eu de la pluie et, à notre arrivée, le ciel s'était ouvert et l'eau tombait à torrents. Ils crurent que nous étions des envoyés d'Allah. Je n'ai pas besoin d'ajouter, Messieurs, qu'à partir de ce jour, les portes si fermées du Ksour nous étaient ouvertes ».
    Cet après-midi et le soir, nous sommes libres. Nos maîtres sont invités à aller manger le couscous chez le grand Caïd. Il paraît que ce mets est préparé d'une manière spéciale et délicate dans cette maison. Alors, nous en profitons pour aller avec le guide qui est devenu des nôtres.
    Le soir, M. de Maupassant rentra tout heureux. Il me dit : « Tolga22 est un joli bourg avec sa ceinture de mosquées qui pourrait, au besoin, lui faire une bonne défense. Il y a une école d'études supérieures pour initier l'Arabe à notre civilisation. Il y a une vraie forêt de palmiers autour de cette ville sur lesquels la vigne serpente jusqu'à leurs cimes. Une eau limpide court partout et, de tous côtés, on entend le roucoulement des tourterelles. Je crois qu'on pourrait, à bon droit, dénommer ce pays l'oasis des roucouleuses. Je suis content de ma journée. J'ai quelques documents de valeur. Soignez-les photos... ».
    M. de Maupassant attend à l'entrée de l'hôtel la société qui va faire une visite d'adieu au Gouverneur civil et au grand Caïd. La maîtresse de la maison le prie d'entrer dans le salon pour s'y asseoir et attendre plus confortablement que tout soit prêt. Elle lui avance un fauteuil, prend elle-même une chaise et se met à faire l'éloge de son hôtel. Elle dit avoir reçu déjà plusieurs écrivains de Paris, entre autre M. Hugues Leroux23 : « Ce monsieur, dit-elle, est aussi sédentaire que vous aimez sortir, M. de Maupassant. Je lui ai raconté les mœurs et coutumes de ce pays. Il m'écoutait, assis à la place où vous êtes ; et c'est à son intention que j'ai garni ce fauteuil de coussins ».
    Un beau matin, nous disons adieu à Biskra et à toutes ces belles oasis. Comme des gens pressés, nous avons brûlé la plaine, Batna, Constantine, la Kabylie, Thiers et les Portes de Fer, et nous voilà de nouveau à Alger.
    Le second jour de notre arrivée, après le déjeuner, M. de Maupassant, étendu sur sa chaise-longue, dans sa chambre, a les mains jointes comme une sainte Thérèse. S'il n'en avait pas l'habitude, ce serait à croire qu'il veut adresser une prière à Mahomet puisque nous sommes sur son territoire. Celui qui a écrit Au Soleil regardait un tableau accroché au mur, représentant un musulman, drapé dans un costume de gala, qui allait au-devant d'une Ouled-Naïl24, parée de ses brillants bijoux. A ce moment, il me demanda si j'avais vu Mme Fatma pendant ce voyage.
    « Oui, Monsieur, je lui ai remis, hier, les objets qu'elle m'avait demandé de lui rapporter de Tolga. Sa mère m'a reçu en me disant : « Je vous fais entrer dans la chambre parce qu'elle est occupée à se faire une robe ». De fait, elle cousait des étoffes. Quand elle eut étalé, sur son lit, les objets que je lui apportais, elle se mit à rire d'une manière sonore et lourde. Puis, elle roula son fils dans une djebba et me dit ensuite : « Je suis à vous, Monsieur, nous allons prendre un verre de schiedam ». J'eus beau lui dire que mon estomac ne supportait pas l'alcool : - « Oh ! reprit-elle, celui-ci est une crème qui ne peut vous faire que du bien. Oui, c'est du vieux Hasselt que m'envoie mon plus cher bon ami. A ce moment, je jouais avec son fils qui est très gamin : il entre dans sa sixième année. Comme elle voyait que je le regardais, me souvenant de l'ami déjà vu, elle me dit : « Vous le trouvez bien, mon rejeton ') » - « Oui, Madame, très bien, trop beau peut-être pour son bonheur ». - Elle ferma alors ses grands yeux bruns, et je me demandai si j'avais trop parlé. Elle sortit d'un tiroir un cadre en or, qui contenait une photographie et, me la présentant, elle me dit : « Voyez, si ce petit gaillard ressemble bien à son père ». En même temps, de ses fortes lèvres, elle baisait cette image. Elle ajouta d'un ton religieux : « Je t'aime, toi, tu es mon plus beau, mon meilleur ami ». Et, me regardant, elle poursuivit : « Oui, c'est un bel officier, il est des pays froids, c'est pourquoi je ne manque jamais de schiedam ». A ce moment, j'aurais pu lui dire : « Madame, je connais le père de votre enfant, l'ayant vu souvent chez le Vice-Roi Ismaél », mais je me suis tu ».
    « - Ce que vous venez de me dire est intéressant, répondit M. de Maupassant, sans être particulier à cette femme. C'est pourtant à noter, car il est toujours instructif et curieux de constater ce qui se passe., chez certains êtres, avant ou pendant leur premier amour, ou encore, dans le cas présent, ce qu'ils éprouvent quand ils ressentent un besoin extrême d'amour. Cet acte imprime dans leur cerveau une marque profonde, sacrée si l'on veut, de ce fait, ce souvenir toujours présent, inoubliable, qui ne disparaît qu'avec la matière ».
    « Demain, avant l'aube, je vais avec M. Pichot25 et M. de Mauduis, aux cîmes de Mers-el-Kébir, pour assister à la naissance du jour et au lever du soleil. Il y a une place et je vous conseille d'en profiter ».
    Ayant déjà donné dans mon précédent volume un lever de soleil, sur cette mer, en allant au cap Matifou avec M. de Maupassant et M. de Masqueray, je dirai seulement ici que cette matinée fut celle qui charma le plus ma vue. Je puis dire aussi mon mot. La conversation de ces messieurs fut un cours de poésie admirable. Ce M. Pichot (parisien) qui dirigeait une revue anglaise n'avait peut-être pas l'érudition de M. Masqueray, mais il séduisait par la douceur de sa voix, la précision et le charme de tout ce qu'il disait.
    Je puis affirmer aux voyageurs qui sacrifieront une matinée passée dans leur lit pour visiter la péninsule de Mers-el-Kébir qu'ils n'auront pas à le regretter.
    En revenant de Mers-el-Kébir, après avoir tenu conseil, nous avons décidé de prendre le grand air, et, avec nos appareils, M. de Mauduis et moi, nous avons pu nous rendre assez facilement au hameau de Sainte-Clotilde, où se trouvent les sources thermales nommées Bains de la Reine.
    Sur le ruisseau de Saint-André, qui coule le long de la péninsule de Mers-el-Kébir, nous avons vu et entendu l'amour des belles Andalouses nées à l'ombre de la Giralda, dansant et mêlant leur chant au bruissement des eaux. Il faisait songer à celui des Vénitiennes, en gondoles, le soir, sur les canaux. Et nous avons pris des clichés très intéressants !... L'une de ces Sévillanes nous dit : « Vous êtes des Parisiens, mais de quel quartier » ? - « De la Butte », répondit M. de Mauduis. - « Oh ! oui, reprit-elle, vous savez, quand nous pouvons en tenir de ceux qu'on nomme du Faubourg, nous les pinçons de notre mieux ».
    Les jours suivants, à la vue de nos épreuves photographiques, un regret ne passa-t-il pas dans l'âme de M. de Maupassant d'avoir cru se devoir tout entier à sa société, et de n'être pas venu :
    La société était d'avis qu'il était inutile de sortir armés dans l'intérieur de la province ; mais M. de Maupassant déclara qu'il croyait quant à lui son revolver indispensable. Pendant cette discussion, je vais chercher les journaux du matin, et justement le Petit Oranais annonce l'attaque de la diligence à quelques kilomètres de Tlemcen, par des brigands marocains. Le conducteur a été tué, une religieuse et plusieurs autres personnes blessées grièvement. Un poste est allé à leur secours, mais les malfaiteurs ont disparu.
    L'inauguration de la voie ferrée d'Oran à Tlemcen a lieu ce matin, 26 novembre ; nous sommes les premiers à la gare. Cette locomotion nouvelle sur cette partie de la province nous amène très bien à quelques centaines de mètres de l'entrée majestueuse de cette ville et du centre des monuments aux caractères arabes.
    M. de Maupassant est le premier sur le quai. Aussitôt, il s'empare de la société et l'emmène, tout en lui faisant une description brève de la « Grenade africaine », Tlemcen aujourd'hui, qui nous est cachée par une haute muraille. Bientôt nous sommes sur une terrasse qui la domine et notre vue embrasse l'immense horizon de la vallée de l'Isser. Celle-ci rappelle par sa fraîcheur et ses ruisseaux quelques vallées de la Loire.
    Après avoir parcouru tout un quartier de casernes où l'on ne voit que costumes bleus barrés de blanc, parfois une culotte rouge, et où tout le monde remue, circule à travers les rues ou parade sur la porte de quelque débit de vin, on arrive sur le plateau où est construite la vieille Tlemcen, avec ses monuments, ses marchés et ses hôtels qui abritent, tant bien que mal, les voyageurs l'honorant de leur visite.
    Les hôteliers ne sont pas très ferrés sur les usages et mêlent, pour dormir, les domestiques aux maîtres. Nous n'y comprenons plus rien. La société doit gravir un escalier qui ressemble à une échelle, en dehors de la maison, pour arriver aux chambres qui se trouvent au-dessus d'une tonnelle sur le jardin. Les chambres suspendues ainsi ont l'air d'être soutenues par les branches des vignes vierges qui grimpent tout autour.
    Nous avons l'ordre de ne sortir des malles que ce dont on aura besoin. Après avoir nettoyé, passé au savon minéral, tous les récipients qui servent à la toilette, nous assistons aux divertissements d'une noce juive dans une espèce de cour carrée couverte tout autour par des toits en auvents.
    Le soir de ce même jour, M. de Maupassant rapporta beaucoup de clichés pris pendant l'après-midi ; mais, ici, il n'y avait pas de chambre noire et il est impossible de les développer. Il faut donc remettre à plus tard ce travail. Mon maître n'est pas content ; il voudrait que le lui donne, dès demain, l'image prise par lui de la Mosquée de Sidi-Ghehoui et de Djamma-Kébir. Dans l'une d'elles, me dit-il, il a vu un grand nombre d'enfants auxquels on faisait la classe. Cette manière paraissait très pratique à M. de Maupassant parce que, disait-il, au moins, sous cette grande voûte, l'air circule librement et tous ces jeunes poumons peuvent respirer à leur aise.
    « Demain, nous allons à Mansoura, vous viendrez pour nous photographier ».
    Après avoir visité ce village et le champ de la Victoire, revenu en arrière, j'ai tiré un cliché de ce pays et des environs, où se trouve le fameux minaret qui fut construit, en partie par les musulmans et en partie par les chrétiens. Un beau jour, par la volonté d'Allah, le côté édifié par les chrétiens se détacha dans toute sa longueur, soit quarante mètres de haut ; on voit encore aujourd'hui le grand Mahomet, du haut de la partie bâtie par des adeptes, surveiller, d'un œil inquiet, cette province.
    J'ai photographié la société, M. de Maupassant et M. Pichot sous des palmiers. Ensuite, nous nous sommes rendus à El-Eubad26, joli village pittoresque où se trouve la Kouba de Sidi-bou-Médine, l'un des plus érudits professeurs de la race musulmane.

(Aux confins marocains)

    Un soir, M. de Maupassant me prévint que nous irions le lendemain à Lalla-Maghnia, à la lisière de la frontière du Maroc. Toute la route était bordée de champs de palmiers et d'arbres fruitiers, et, par-ci, par-là, s'élevaient des kasbahs et des maisons. Ce paysage rappelait la vie de quelque coin de Bretagne. Plus loin, des gourbis d'une certaine élégance se montraient, gais sous le soleil, et semblables à quelque palais de prince des contes de fées. Tout autour, des bambins joufflus et drôles jouaient. A notre approche, une ou deux femmes vinrent au-devant de notre voiture pour demande une obole, ou offrir un peu d'amour... - « Les deux, disait M. de Maupassant ». Seul, le capitaine de D27... l'approuva en disant : « Il faut être tolérant, car ce climat y invite ».
    Nous arrivons au but, à la rivière Mouilah, que l'on ne traverse pas, l'autre rive appartenant au Maroc et la propriété d'un Agha terrible. Son œil d'aigle vigilant ne quitte damais ces parages.
    Nous avions tous le regard dirigé vers ce pays impénétrable et mystérieux, et nos cerveaux s'efforçaient de fonder un projet pour vaincre les difficultés qui nous empêchaient d'aller au-delà de ce cours d'eau. II était tout petit, et cependant il nous arrêtait.
    Il nous était interdit d'aller voir ces montagnes inconnues et inexplorées, leurs habitants ne voulant pas entendre parler de la civilisation qui les aurait dérangés de leurs vieilles habitudes. Aucun de nous ne se risquait à montrer sa manière de voir. Seul, M. de Maupassant disait que si une mission amicale n'obtenait pas de résultat on pourrait avec beaucoup de précautions employer la force.
    Un officier, qui nous accompagnait, dit alors : « Oui, mais on ne se doute pas de l'intelligence guerrière de ces gaillards. Ils sont braves à l'excès, et tiennent le coup jusqu'au dernier. A notre Quartier Général, on a étudié bien des projets, mais on en est toujours à attendre les ordres de haut-lieu.
    Il y a quelques années, nous avions un colonel qui brûlait d'envie d'avoir les étoiles. Il s'était mis en rapport avec les sous-ordres de l'Agha voisin, auxquels il fit la proposition d'avoir une entrevue ici, sur cette rivière, avec leur chef, l'Agha. Mais ce dernier déclina la proposition. Quelque temps après, il le ferait prendre par une escorte à la Mouilah et le ramènerait de même, lui assurant qu'il serait bien traité (mais, sans armes, bien entendu !). La demeure de ce Caïd de. sauvages - car lui avait oublié de l'être - se trouvant à un certain nombre de kilomètres à l'intérieur, la chose appelait la réflexion. Enfin, un jour, nous étions ici, les mains vides, n'emportant qu'une boîte contenant deux pistolets pour offrir à l'Agha, fanatique de la poudre.
    Il nous reçut dans un salon, qui nécessiterait un volume pour le dépeindre, et nous offrit, à la mode arabe, en des minuscules coupes, des mets légers et succulents ; ensuite, du café dans des tasses de vieil or.
    Nous étions arrivés au moment psychologique. Il s'agissait de faire parler le cadeau que nous offrions à l'œil d'aigle. Oh ! surprise ! Il s'y refusait !...
    Tout en cherchant le point défectueux de ces rebelles, nous nous regardions avec une inquiétude bien compréhensible. Si ces pistolets ne fonctionnaient pas, qu'allait-il advenir ? car, pour ces êtres guerriers, la voix de la poudre est une sorte de Dieu. Enfin, la vis traîtresse fut découverte et les deux frères donnèrent de la voix comme un duo d'opéra. Nous respirions !
    L'Agha était un scientifique, il nous fit un cours sur les armes de précision, comme un lauréat de l'Ecole de Liège28.
    Après nous avoir fait les honneurs de son palais, il nous fit visiter le jardin. De vraies merveilles, avec des avenues de palmiers où la vue se perdait dans l'infini. Malgré ce cadre reposant de poésie, qui avait élevé le point de notre diplomatie, nous ne pûmes résoudre notre aimable amphitryon à entretenir des relations avec la France. Son parti était bien arrêté. Il nous laissa entendre qu'il ne pouvait pas être plus heureux que dans sa situation, puisqu'il était souverain absolu, ne payant même pas un sou de dîme au Sultan.
    La séparation fut cordiale. Il nous fit reconduire à la Mouilah avec le même cérémonial qu'à notre arrivée.
    Quand nous eûmes repris place dans notre voiture, les sourcils de notre colonel étaient bas, comme si un orage était proche. Le capitaine Davout dit alors : « Ne croyez-vous pas, Messieurs, que ce que nous venons de voir n'est pas la porte par où nous devons pénétrer un jour dans ce pays ? C'est trop beau, cette rivière aux rives enchanteresses, ces clairières qui séduiraient la palette d'un Corot ».
    La discussion était bien amorcée et continua jusqu'à Tlemcen. Toute la société avait écouté avec intérêt le récit de cette équipée, mais je compris, en observant la figure de M. de Maupassant, qu'il aurait souhaité un autre dénouement.
    Au retour, j'étais sur le siège. à côté du cocher arabe, qui me dit toute sa dévotion pour son Dieu Allah. Quand il m'eut nommé toutes les récompenses qui l'attendaient là-haut, je lui dis : « Mon bon Ahmed, je suis de votre avis, je crois que quelque chose de bien vous attend dans l'infini, et loin de moi la pensée de venir jeter un doute sur vos espoirs. Mais vous me dites que Mahomet vous enlèvera par les cheveux. Il ne vous reste pas, la teigne les ayant dévorés jusqu'au dernier. Enfin, admettons qu'Allah les remplace par vos oreilles ; cela se peut très bien. Mais quant aux femmes, vous me dites que chaque fidèle d'Allah en possédera sept dans son Paradis. Eh ! bien, si cela est vrai, je vous souhaite beaucoup de plaisir, mon cher Ahmed ; mais où diable Mahomet prendra-t-il cette légion du sexe faible, du moment qu'il y a à peu près autant d'hommes que de femmes ici-bas » ?
    A ce moment, l'équipage donnait dans un tournant sérieux ; et Ahmed fouetta un peu durement ses chevaux.
    Le train nous emporte, dévalant vers la mer bleue, très étroite à cet endroit. Au-delà de ses rives, il y a des choses qui éveillent la curiosité et le désir : Séville, avec ses beautés particulières et ses vieilles traditions, que mon maître se promet de voir un de ces jours.

***

    Il est deux heures après-midi et tous les habitants d'Oran s'acheminent vers les arènes. Nous allons, nous aussi, prendre place sur une de ces dalles froides qui servent de siège, pour assister à une corrida. Le soleil fait une tache rouge dans le ciel et il éclaire cette scène où apparaît un taureau noir et blanc qui semble, d'abord, jouer avec le Chulos, puis se bat avec les Picadors.
    M. de Maupassant est au bord de la piste, au milieu de ses amis. Il leur parle et ne paraît pas prendre intérêt à ce qui se passe sur la scène.
    Le deuxième taureau paraît et est attaqué avec vigueur ; le sang coule. Nous en avons vu suffisamment, car je ne sais si le cœur n'aurait pas manqué à quelqu'un de nous.
    Nous rentrons donc à l'hôtel. Quelques minutes après, mon maître était également de retour. Il me dit la peine qu'il avait éprouvée à voir ce genre de spectacle. Quand je revins avec son thé, il continua : « N'y a-t-il pas dans ces courses quelque chose de déshonorant pour l'homme civilisé ? Ne sont-ils pas poltrons, pour ne pas dire plus, ces picadors dont les jambes sont garnies de matelas jusqu'à la fourche ? Ils taquinent, à distance, avec leur lance, le taureau et présentent aux cornes meurtrières de cet animal, qu'ils rendent furieux par tous les moyens en leur pouvoir, le flanc du pauvre cheval sans défense sacrifié à ce jeu. C'est pourtant le meilleur auxiliaire de l'homme depuis l'âge de la pierre polie ; et tout cela pour faire la joie d'une classe qui n'a encore rien compris de ses devoirs envers le progrès ».
    Je rayonnais.
    - « Oui, reprit alors M. de Maupassant, je vois tout le plaisir que vous éprouvez à me voir prendre ici la défense du cheval. C'est justice ».
    - « Oh ! oui, Monsieur, je vous en remercie de tout cœur. Songez que, comme lui, je suis né sur la paille, et qu'il fut, jusqu'à mes vingt ans, mon fidèle compagnon ».

(Retour en France)

    Nous quittons Alger. L'« Eugène Péreire » siffle très fort et son cri semble défier l'espace. Pourquoi y a-t-il le pressentiment que tout à l'heure il aura besoin de toutes ses forces pour lutter contre les eaux qui le portent, d'habitude, si gentiment jusqu'à Marseille. Je ne sais, mais malgré la belle mer que nous avons au départ, tout le va-et-vient de l'équipage et les organes de ce navire me paraissent plus agités qu'à l'ordinaire.
    Vers neuf heures, on fait descendre tout le monde dans les cabines. C'est que le temps grossit et une houle très forte nous arrive du détroit de Gibraltar.
    Les malades sont déjà nombreux. Quant à notre société, elle a complètement disparu ; elle nous échappe pour passer aux mains du personnel de bord. La nuit se passe et, à six heures du matin, mon maître me fait demander sur la passerelle où je le trouve en train de causer avec le capitaine. - « C'est, me dit-il, pour vous faire voir les côtes d'Espagne, que je vous ai fait appeler ». Il m'explique alors pourquoi le navire a dû prendre cette direction qui allonge, d'un tiers, son parcours. Ce bateau, étant trop léger et lesté trop haut pour sa surface, roule facilement. C'est pourquoi le capitaine a cru prudent de remonter très-haut cette forte mer pour maintenant naviguer vers Marseille. Il me parle alors de cette Espagne dont nous sommes à quelques milles seulement. Il distingue, avec sa longue-vue, un pays qui s'appelle Saint-Sébastien.
    Nous arrivons à Marseille avec huit heures de retard, mais, en somme, nous avons fait un bon voyage, malgré la mauvaise humeur de la Méditerranée.
    Après une bonne nuit de repos, tout le monde prend le rapide de Paris. M. de Maupassant reste ici huit jours pour chercher des documents.


1 Tel était, on le sait, le nom du yacht de Maupassant.
2 El-Djezair est le nom arabe d'Alger et signifie « les îles ».
3 C'est à El-Biar (« les puits ») qu'avait été rédigé, le 4 juillet 1830, le traité qui enregistrait la capitulation du dey.
4 Cf. Souvenirs sur Guy de Maupassant, par François Tassart, (Note de Tassart). Cette évocation du cap Matifou se trouve aux pages 98-99.
5 Rose avait paru dans le Gil Blas du 29 janvier 1884. François a sans doute été frappé par l'analogie des noms.
6 On attribue à Pascal l'invention du principe des transports en commun.
7 Rivière qui se jette dans le Mazafran. Les gorges de la Chiffra sont toujours un but d'excursion célèbre.
8 A 37 kilomètres d'Alger, c'est la ville sainte pour les Arabes du Tell.
9 A l'entrée des gorges on voit encore aujourd'hui une maison de style mauresque où se serait tenue jadis, d'après la tradition, une Hostellerie du Rocher des Singes. Très familiers, les singes viennent boire dans les eaux de la Chiffa.
10 François a sans doute voulu dire : huit cents ou mille...
11 Maupassant ne fut pas mieux logé que François, si l'on en croit son témoignage de L'Écho de Paris, 7 et 13 avril 1891, Une fête arabe : l'auberge de Boghar est, écrit-il, « le plus nauséabond taudis à qui on ait jamais donné le nom d'auberge ».
12 C'est le plus grand fleuve d'Algérie et ses bords sont recherchés pour leur pittoresque et leur fécondité.
13 Maupassant le présente en ces termes dans l'article cité : « (...) un fonctionnaire français à qui j'avais été adressé et annoncé. Saharien fervent, administrateur de Boghari » ... Il était l'adjoint de l'administrateur civil, M. Arnaud. François confond volontiers Boghar et Boghari.
14 J'ai revu le serviteur de l'auteur de Salammbô nous contant, chez son ami Bernard, son séjour à Tunis, pendant que son pauvre maître se donnait une peine inouïe à la recherche de documents. Lui, coulait une idylle avec une tunisienne qui lui avait appris sa langue, mais le départ fut très difficile, disait-il, « elle s'accrochait à moi comme un vrai crabe ».
    Chronique parue dans l'Écho de Paris le 7 avril 1891. Voici ce que dit mon Maître, dans un compte-rendu de cette fête à propos d'un passage de la rivière : « Tandis que mon serviteur murmure derrière avec son sourire goguenard : « Une planche là-dessus aurait été plus commode que toute cette ménagerie ! ». C'était si vrai que je me suis mis à rire. (Note de François).
    La citation, en réalité est extraite de l'article du 13 avril, qui terminait celui du 7.
15 Les gorges du Rummel sont la principale curiosité de Constantine. Longues d'environ 1 500 mètres, elles s'étendent du pont du Diable jusqu'aux cascades, au pied de la kasbah.
16 Lamoricière (1806-1865), adjoint très actif du général Bugeaud, battit les marocains à Lalla-Maghnia. C'est surtout à sa victoire sur Abd-elKader qu'il gagna la célébrité.
17 Damrémont (1783-1837) fut tué le 12 octobre devant Constantine qu'il assiégeait depuis le 6. Il avait reçu un boulet de canon.
18 Il semble bien qu'ici François ait confondu avec le séjour de Sarah Bernhardt à Belle-Ile. L'histoire qu'il rapporte ici, est du moins rapportée à Belle-Ile, où l'actrice avait une propriété et est située à la grotte de l'Apothicairerie.
19 Quand, dans son atelier de Meudon, M. Rodin me fit l'honneur de me montrer la maquette de son Penseur tout blanc, mes souvenirs se reportèrent à ces femmes vues dans cette chambre assistant, de leurs prières, les jeunes époux. (Note de François).
20 Aujourd'hui Lambèse. C'était là que Napoléon III avait fait faire un pénitencier pour les adversaires du régime, au lendemain du coup d'Etat.
21 Il existe encore un hôtel de l'Oasis. Mais beaucoup d'hôtels, en Afrique du Nord, portent ce nom.
22 Ce jugement de Maupassant sur Tolga s'explique par le fait qu'il y avait une forteresse byzantine édifiée sur un castellum romain.
23 Robert - C. Henri, dit Hugues Leroux a publié en 1891 Au Sahara chez Flammarion et, en 1892, En yacht ; Portugal, Espagne, Maroc, Algérie, Corse, chez le même éditeur.
24 Au sens propre, les Ouled-Naïl sont des membres de la tribu arabe des Zoghba, mais la réputation de légèreté de leurs femmes a fait donner ce nom à toute femme trop généreuse de ses charmes.
25 Il ne peut s'agir que de Pierre Pichot, fils d'Amédée Pichot, qui fonda, en 1834, la Revue britannique.
26 El Eubadd est également appelé Bou Médine en souvenir du savant et pieux marabout Sidi Bou Médine, qui y fut enterré en 1198.
27 Sans doute faut-il comprendre le capitaine Davout, dont il sera question plus bas.
28 D'origine belge, François Tassart est fier des grandes écoles de son pays.