XVI

MADAME LAURE DE MAUPASSANT1
ET SON FILS GUY DE MAUPASSANT


    Quoi qu'ait dit M. de Maupassant au dîner de l'avenue Victor Hugo et aussi le lendemain matin, je ne viens pas affirmer qu'il se serait confessé en vrai croyant s'il avait été malade, mais bien des choses que je lui ai entendu dire et d'autres que j'ai vues me font croire qu'il y avait en lui le sentiment, la certitude qu'il existait un Être Suprême (Dieu2).
    Un jour que sa chatte Piroli s'était surpassée à lui démontrer combien était développé son instinct, tout en la caressant, il prononça avec douceur : « Il ne manque à cette gentille chatte que la parole, chose que Dieu a réservée à l'homme ». Cette phrase prononcée avec conviction par cet esprit supérieur jeta en moi un certain trouble ; puis une éclaircie se produisit, et je pensais : assurément mon Maître croit en Dieu... Non, non, me dira-t-on, il ne croyait pas car son esprit et ses écrits le démontrent. Eh ! bien, en ce cas, il croyait avec les impulsions de son âme ; ceci me rappelle ce qu'il me disait un jour à propos de M. de Talleyrand (cet homme à l'esprit si fin) : « Après une vie de doutes il eut dans son âme une éclaircie qui le ramena à ses premières croyances, il finit en affirmant sa foi de Chrétien (je le tiens de bonne source) ».
    Enfin, M. Guy de Maupassant était catholique ; sa mère a cru devoir émettre un doute sur sa ferveur, le jour de sa première communion3 ; ici bien loin de ma pensée, de venir infirmer le dire de sa mère vénérée. Il est vrai que Mme de Maupassant avait un caractère qui exigeait les choses clairement démontrées ; mais ne serait-il pas permis de penser qu'elle a pu se tromper ce jour-là sur la situation d'esprit du futur écrivain ?
    Plus tard, Mme de Maupassant a déclaré avoir dirigé son fils dès son jeune âge ; elle revendiqua sa part de la voie qu'il avait prise ; elle aurait pu ajouter autant que Livie pour son fils Tibère : « Je fus la lumière de son esprit ».
    Selon moi, il est très juste de reconnaître que toute l'œuvre du fils porte l'empreinte de la ferme volonté de la mère.
    Quand j'ai connu Mme de Maupassant, elle avait cinquante huit ans, de magnifiques cheveux blancs encadraient son noble visage ; quand je la servais et qu'elle était seule à table, elle trouvait toujours moyen de faire un bout de conversation sur les choses courantes de la vie dont son cœur était surchargé ; c'est alors que je compris sans peine que les malheurs qui avaient successivement accablé toute son existence n'avaient pas été étrangers à lui faire rejeter toute religion. Souvent j'ai remarqué que son fils souffrait de cette absence de croyance chez cette créature qui était sa mère ; si, parfois, dans leurs débats bruyants, qui restaient toujours dans une aménité parfaite, sur un sujet à placer dans un livre, si ce sujet touchait à la religion, alors il arrivait souvent que le génie de la mère s'estompait pour le fils, dans cette situation, les sous-entendus se présentaient mais aussitôt leur esprit avait repris la suite de la question. Pas de doute, M. de Maupassant aurait souhaité sa mère plus pondérée, d'un esprit plus souple surtout quand il était question de l'Eternel, il l'eût vue plus belle et aimée davantage encore si c'était possible ; on percevait très bien qu'un peu plus de modération chez celle qui était son Mentor dévoué lui aurait permis de se rapprocher sensiblement de ce qu'il a toujours paru combattre.
    Mme Laure de Maupassant est décédée à Nice le 9 décembre 1903, après avoir reçu les secours de la Religion, de Monseigneur Chapon, Evêque de Nice, qu'elle connaissait. Sur sa demande c'est au cimetière Saint-Barthélemy avec ses cyprès en deuil, ses eucalyptus au parfum subtil, ses murs d'un blanc de lait sous le soleil du Midi qu'elle repose. Il n'y a pas de doute, le choix de Mme de Maupassant s'arrêta sur cette nécropole, parce qu'elle est la figure même de quelque jardin du pays de Salammbô dont l'auteur a été le père littéraire de son fils ; quel souvenir pieux et touchant ; enfin c'est en cet Eden que repose pour toujours cette mère douloureuse ; celle qui donna le jour et nourrit de son sein le plus célèbre conteur des siècles derniers, un calvaire moral a été toute la vie de cette mère et a eu une répercussion sérieuse sur son fils Guy : dès l'âge de six ans, il prit une part sincère à ses peines, et faisait l'impossible pour lui éviter ce qui pourrait lui être désagréable avec sa grande amitié, il lui parsemait sa route de fleurs et aussi de tout ce qui était nécessaire pour la vie matérielle.
    Enfin elle dort son sommeil éternel loin de ses deux fils bien aimés loin de son pays où son cœur et son esprit furent abreuvés d'amertumes extrêmes...
    Où est la plume impartiale et sincère qui donnera la vie de cette noble créature dont certains épisodes sont d'un pathétisme très touchant ?
    D'autre part, un jour que je disais à Mme Madeleine Lemaire que M. de Maupassant avait, pendant le premier temps de sa maladie, manifesté plusieurs jours de suite le désir de se confesser, elle me répondit aussitôt : Cela ne me surprend pas ; car il m'a dit un jour : « Nous devons admettre la survie et je croirai à l'immortalité de l'âme puisque le Créateur a voulu nous présenter bien des choses sous le voile du mystère ».
    Les docteurs qui visitaient en ce moment M. de Maupassant ne s'arrêtèrent pas à sa demande de se confesser ; cependant je dois dire que seul le docteur Blanche avait signifié que, si ce désir persistait chez M. de Maupassant, il faudrait le satisfaire. Ce fait eut lieu au commencement du troisième mois de la présence de M. de Maupassant dans cette maison ; en ce moment, la science et le bon cœur de M. le Docteur Blanche n'avaient pas encore perdu tout espoir de sauver son cher malade, puisqu'à chaque visite qu'il lui faisait il répétait : Patience, espérons toujours.

***

    J'ai lu sur M. Guy de Maupassant un extrait des souvenirs publiés dans la Revue de Paris par l'éminent peintre Gervex4. Premièrement ne serait-il pas permis de voir dans cette rédaction une main étrangère aux faits cités, tant ils sont loin de la vérité, car il est dit que M. de Maupassant blaguait tout et ne trouvait rien de bien dans les villes d'Italie, pendant un voyage qu'ils firent ensemble.
    Pour moi, je dois dire que lorsque j'ai accompagné mon Maître, à Gênes, Pise et Florence, en 1889, partout il a été émerveillé des chef-d'œuvres qui se trouvaient dans ces villes ; un soir, en rentrant, il me dit : l'en ai le cou rompu, brisé ; il faut que vous alliez faire un tour au Palais Pitti, car c'est merveilles et chefs d'œuvres entassés les uns sur les autres, et il ajouta : Comment les Goncourt ont-ils pu être si indifférents pour ce pays où l'art est partout ?...
    Puis M. Gervex donne la citation suivante :
    « ...Peut-être, ne fallait-il pas trop voir M. de Maupassant en voyage... chez lui, au contraire, dans le Midi, à Antibes, c'était tout autre chose, nous y avons passé des semaines entières délicieuses, je puis dire que là j'ai vraiment vécu dans l'intimité du grand romancier ; nous étions installés dans la charmante demeure de l'auteur de Mont Oriol.
    Sa mère habitait l'étage au-dessus, nous ne la voyions du reste jamais ; elle prenait ses repas toute seule là-haut... »
    A la lecture de cette citation, mon Maître qui n'existe plus depuis un grand nombre d'années m'apparaît triste avec l'expression qu'il avait le jour de son retour de l'enterrement de son cher ami Villiers de l'Isle-Adam. Certes, oui, quelle douleur pour tout son être, quel déchirement pour son noble cœur s'il était encore de ce monde, de lire que sa mère bien aimée pour qui il avait une vraie adoration et qui l'avait modelé à son image avec son esprit sain et supérieur et, avec l'aide du grand et généreux Flaubert, en avait fait l'un des Maîtres littéraires de son siècle, elle, cette noble mère : une recluse ! Non ! Non...
    Comme suite à cette citation, je viens demander à l'ami de mon Maître de ne pas croire que je veux infirmer ce qu'il avance, mais seulement dire ce que j'ai vu et connaît parfaitement d'abord pendant les dix années que j'ai eu l'honneur de servir M. et Mme de Maupassant, pas une seule fois, à ma connaissance, le fils ne prit place à table avant que sa mère ne fut assise ; et si je n'étais pas là à l'arrivée de Madame, c'était lui qui l'aidait en lui présentant sa chaise... Enfin, que Monsieur fût seul, ou qu'il eût des invités, toujours Madame était présente ; et je puis assurer que ces derniers y gagnaient, car elle savait par son érudition avoir des sorties d'esprit qui frisaient la gauloiserie et mettaient une gaîté de bon aloi parmi la société.
    Enfin partout, j'ai vu Madame présente, au Chalet des Alpes où nous sommes restés sept mois ; quand Monsieur était obligé de s'absenter, elle était là présente pour tenir le rôle d'Amphitryon ; M. Maireroy, M. Aurélien-Scholl ; ah ! ce dernier m'a laissé un souvenir durable de ses conversations avec Mme de Maupassant ; ces deux êtres étaient doués d'un esprit d'une clarté rare ; puis à certaines réponses, quand il fallait hausser le ton, il me semblait entendre la voix du Maître Flaubert les approuver.
    Pour déterminer l'attachement du fils pour sa mère, voici la première chose que j'ai constatée :
    Quand à notre premier voyage à Cannes, Madame vint prendre. ses repas avec son fils, j'eus pour elle les attentions respectueuses que l'on doit à une dame digne et aux cheveux blancs, et de ce fait la glace était rompue ; j'avais conquis l'estime de mon Maître qui depuis ne se démentit jamais.


1 Suite du dîner de l'avenue Victor-Hugo que j'ai donné dans mon précédent livre de Souvenirs sur M. Guy de Maupassant (p. 218), (note de François). François a déjà souvent évoqué le souvenir de Laure de Maupassant dans le premier volume.
2 L'ouvrage déjà cité de Georges Normandy sur Les dernières années de Guy de Maupassant, confirme ces remarques.
3 Cf. Lumbroso, Souvenirs sur Maupassant, Rome, Bocca, 1905, p. 293 et suivants.
4 Gervex, Souvenirs, Paris, Flammarion, 1924 : il n'y a aucun esprit de dénigrement dans les faits rapportés par Gervex et que François interprète mal.