PRÉFACE


    Plus les années se sont écoulées, plus j'ai senti, près de moi, celui qui fut mon maître, M. Guy de Maupassant, et il me semble que c'est hier, que j'ai entendu prononcer ces paroles sur sa tombe : « M. Guy de Maupassant avait pour aïeux : Rabelais, les forts et les clairs, ceux qui sont la lumière de notre littérature1 ». Comme ces mots étaient justes, puisque tous les grands écrivains l'ont considéré, jusqu'à ce jour, comme un maître. Ses derniers moments me suivront jusqu'à l'au-delà ; quand, au matin du 3 juillet 1893, le toujours jeune fleuve de l'ancienne Lutèce, laissait entendre des murmures lugubres semblables à une oraison funèbre, il m'a semblé, qu'il prenait part aux souffrances de la fin dernière de celui qui l'avait tant aimé, si bien décrit et chanté dans sa poésie touchante2.
    Au moment suprême, quand son bel esprit quitta la matière, il m'a paru qu'il allait se mêler aux brumes légères, qui dominaient la Seine, et qu'une brise chassait vers des rivages lointains, vers la mer et les océans dont il avait si souvent souhaité de surprendre les secrets, et je pensais : « Il va parmi ces grandes forces embryonnaires pour, peut-être se refaire pour une vie future ! ».
    Maintenant, je me demande si M. de Maupassant n'avait pas un désir de ce que je fais aujourd'hui, car souvent, il me disait « François, il faut exiger de notre mémoire, un enregistrement constant et exact avec leurs moindres détails, des faits que nous voyons, même des nuances, etc. ».
    Je me suis efforcé, de satisfaire le désir de mon maître, dans les récits que j'ai écrits sous une force impulsive, que je sentais me venir de sa volonté et de mes souvenirs toujours vivaces, du temps passé auprès du grand écrivain.
    Et puis encore, quand il me disait, sur le pont du Bel-Ami : « Si vous écrivez un jour vos mémoires, je vous ferai la préface ».
    Enfin, j'ai fait de mon mieux, pour représenter M. de Maupassant, tel qu'il était et rendre, à sa mémoire, les honneurs dûs à son mérite...


1 Cette phrase est extraite de l'éloge funèbre que prononça Zola sur la tombe de Maupassant.
2 La Seine apparaît en effet dans beaucoup de Contes, qu'il s'agisse de récits de canotiers, comme La femme de Paul, ou d'histoires de pêche, comme Les dimanches d'un bourgeois de Paris. « Ma grande, ma seule, mon absorbante passion pendant dix ans, ce fut la Seine », écrit-il dans Mouche.