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À MARIE BASHKIRTSEFF


83, rue Dulong
[Début mai 1884.]

    Madame,
    Je viens de passer une dizaine de jours en mer, et voilà pourquoi je ne vous ai point répondu plus tôt. Me voici revenu à Paris pour quelques semaines, avant de m’éloigner pour l’été.
    Décidément, madame, vous n’êtes pas contente, et vous me déclarez, pour me bien montrer votre irritation, que je vous suis fort inférieur !
    Oh ! madame, si vous me connaissiez, vous sauriez que je n’ai aucune prétention sous le rapport de la valeur morale ou de la valeur artistique. Au fond, je me moque de l’une comme de l’autre.
    Tout m’est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements. Voilà ma vraie profession de foi ; et j’ajoute, ce que vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu’aux autres. Tout se divise en ennui — farce et misère =
    Vous dites que vous vous ruinez à jamais dans mon opinion en m’écrivant encore. Pourquoi cela ? Vous avez eu le très rare esprit de me confesser que vous étiez blessée par ma lettre, de l’avouer d’une façon irritée, simple, franche et charmante, qui m’a touché, et ému.
    Je vous ai fait mes excuses en vous disant mes raisons.
    Vous m’avez encore répondu fort gentiment, sans désarmer tout en montrant presque de la bienveillance mêlée encore de colère.
    Quoi de plus naturel ?
    Oh ! je sais bien que je vais vous inspirer maintenant une grosse méfiance. Tant pis. Vous ne voulez donc pas nous [sic] voir. On sait plus de choses sur quelqu’un en l’écoutant parler cinq minutes qu’en lui écrivant pendant dix ans.
    Comment se fait-il que vous ne connaissiez personne des gens que je connais ; car lorsque je passe par Paris je vais tous les soirs dans le monde. Vous me diriez d’aller tel jour dans telle maison. J’irais. Si je vous paraissais trop désagréable vous ne vous feriez point connaître.
    Mais ne vous faites pas d’illusion sur ma personne. Je ne suis ni beau, ni élégant, ni singulier. Cela d’ailleurs doit vous être bien égal.
    Allez-vous dans le monde orléaniste, bonapartiste ou républicain ?
    Je connais les trois.
    Voulez-vous me faire poser dans un musée, dans une église ou dans une rue ? En ce cas, je mettrais des conditions pour être sûr de ne pas aller attendre une femme qui ne viendrait point.
    Que diriez-vous d’un soir au théâtre — sans vous faire connaître, si vous voulez.
    Je vous dirais le n° de ma loge où j’irais avec des amis = vous ne me diriez point celui de la vôtre. Et vous pourriez m’écrire le lendemain « Adieu » Monsieur. Suis-je pas plus magnanime que les gardes françaises à Fontenoy ?
    Je vous baise les mains, Madame.

MAUPASSANT1

1 Dans le Nouveau journal inédit de Marie Bashkirtseff, on trouve les lignes suivantes :
Dimanche 15 avril.

    Je reste à la maison pour répondre à l’inconnu (Guy de Maupassant), c’est-à-dire que c’est moi qui suis une inconnue pour lui. Il m’a déjà répondu trois fois. Ce n’est pas un Balzac qu’on adore complètement. Maintenant, je regrette de ne pas m’être adressée à Zola, mais à son lieutenant, qui a du talent et beaucoup. C’est, parmi les jeunes, celui qui m’a plu. Je me suis réveillée, un beau matin, avec le désir de faire apprécier par un connaisseur les jolies choses que je sais dire ; j’ai cherché et choisi celui-là.
Vendredi 18.

    Comme je le prévoyais, tout est rompu entre mon écrivain et moi. Sa quatrième lettre est grossière et sotte...
Mercredi 23.

    Rosalie m’apporte de la poste restante une lettre de Guy de Maupassant. La cinquième est la mieux. Nous ne sommes donc plus fâchés. Et puis, il a fait dans Le Gaulois une chronique ravissante. Je me sens radoucie. C’est si amusant ! Cet homme que je ne connais pas, occupe toutes mes pensées. Pense-t-il à moi ? Pourquoi m’écrit-il ?...